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LA NOUVELLE FABRIQUE DU LYRIQUE

REPORTAGE – La Scala de Milan accueille Quartett,un opéra électroacoustique signé du compositeur Luca Francesconi. Une révolution !

L’immense plafond doré de la Scala, l’un des plus célèbres opéras du monde, va vibrer, en avril, au son d’une nouvelle star du lyrique : l’ordinateur. Le compositeur italien Luca Francesconi crée Quartett,opéra pour deux voix, un orchestre, un chœur et un gros dispositif électroacoustique. Comme ses aînés Otello ou Norma, créés à Milan, l’opéra est tiré d’une pièce de théâtre, Quartett, que l’Allemand Heiner Müller (1929-1995) a écrit en s’inspirant librement des Liaisons dangereuses, de Choderlos de Laclos. Le texte remet face à face la marquise de Merteuil et le duc de Valmont, deux vieux amants aigris, dans un bunker, après la Troisième Guerre mondiale.

Pour composer son opéra, Luca Francesconi est venu à Paris, dans les sous-sols insonorisés de l’Ircam (Institut de recherche et coordination acoustique/musique), qui accueille la gestation de cinq opéras de Francesconi et de ses confrères Michaël Levinas, Philippe Manoury, Georges Aperghis et Marco Stroppa. Le compositeur n’agit pas seul : il écrit avec l’aide d’un ingénieur, Serge Lemouton, un réalisateur informatique musical (surnommé « RIM »). En participant à de tels projets, l’Ircam tente de répondre aux deux thématiques préférées des chercheurs en électroacoustique : la spatialisation du son (ou pourquoi a-t-on l’impression qu’un son vient d’un coin de la pièce ou d’un autre) et la voix. « A l’ordinateur, je demande ce qui est impossible à un chanteur », explique Luca Francesconi. Timbre, vitesse, prosodie sont travaillés en amont par l’équipe afin de former un chœur virtuel qui viendra s’ajouter à celui, bien réel, des chanteurs.

Vibrato, chaleur, rondeur
Heureusement, on ne retrouvera pas les voix métalliques de nos répondeurs. Dans son style, Luca Francesconi est de ceux qui conservent les caractéristiques de la voix humaine: le vibrato, la chaleur, la rondeur. «Je ne suis pas dans une déconstruction du lyrique. C’est inutile, car on l’a déjà fait avec la musique contemporaine. Aujourd’hui, il est presque plus facile d’écrire un opéra que de trouver quoi déconstruire dans la musique ! De toute façon, avec ou sans électronique, la voix d’opéra, extrêmement travaillée, est artificielle. L’électronique permet de faire entendre des sons que nous avons en nous. Il faut sortir les voix des maisons d’opéra comme on a fait sortir les livres des bibliothèques.» De telles expérimentations sont monnaie courante dans les centres de recherche de musique contemporaine, plus rares dans des lieux mythiques comme la Scala. «Dans un domaine aussi conventionnel et chargé de traditions que l’opéra, les spectateurs ne s’attendent pas à cet aspect expérimental », explique Frank Madlener, le directeur de l’Ircam. «Il y a un poids, un pouvoir du lieu qui peut t’écraser, témoigne Luca Francesconi. Une femme tricote sur la scène de la Scala ? C’est déjà de l’opéra!»

Francesconi utilise la force du lieu pour servir le propos de Quartett qui, comme Laclos et la noblesse décadente d’avant la Révolution, vient témoigner de la fin de la vision européano-centrée du monde. Avec l’équipe espagnole déjantée de La Fura dels Baus, en charge de la mise en scène, l’Italien a opté pour une mise en abîme de l’espace : en fond de scène, le bunker de Merteuil et Valmont. «Ce théâtre de chambre, explique Francesconi, est contenu dans un théâtre plus grand, la scène, elle-même contenue dans un théâtre plus grand, la Scala, contenue dans un théâtre encore plus grand, le monde.» Spatialisation et voix : nous y voilà.

Quartett, Scala de Milan. Du 26.04 au 6.05.
Article paru dans TGV magazine d’Avril
©Rosa Arnaiz

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