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ALEXANDRE THARAUD, LE GUERISSEUR

INTERVIEW – Le pianiste Alexandre Tharaud donnera un concert mardi au Rocher de Palmer, à Cenon (33) et à Paris au TCE. Le programme, Beethoven, Webern et Scarlatti, dit bien l’éclectisme de ce travailleur infatigable.

Une silhouette longiligne, un regard clair et franc, un faux air de Tintin reporter, Alexandre Tharaud inspire au piano puissance et autorité. À 42 ans, il est l’un des solistes français dont les disques rencontrent le plus grand succès public. Tout lui réussit : en tournée cette année, il joue le baroque Scarlatti au piano et non au clavecin, un pied de nez à la mode musicale. Travailleur infatigable, ses notes comme ses mots sont pensés et pesés. Rieur et poignant avec Scarlatti (son dernier disque), il se fait humble avec Chopin, virevoltant avec Ravel et Debussy. Peut-être est-ce parce qu’il ne cesse d’étudier et de chercher que n’a pas éclaté aux yeux du monde cette évidence : Alexandre Tharaud est un grand pianiste.

Satie en 2009, Chopin en 2010, Scarlatti cette année. Comment s’opèrent vos choix de compositeurs?
Alexandre Tharaud. La carrière discographique est à distinguer de la carrière sur scène. J’ai petit à petit, au disque, créé un parcours personnel, intégrant divers courants, du baroque au contemporain en passant par le romantisme ou le début du XXe siècle. Le tout avec une certaine alternance. Scarlatti est un peu comme un passage obligé après Bach, mais c’est surtout le public qui m’a amené à enregistrer ses sonates. Quand je jouais l’une d’elles en bis, les spectateurs venaient souvent m’en parler.

À quel moment décidez-vous d’enregistrer?
Ça vient de très loin, une sensation extrêmement physique, comme – j’ose le dire – si je devais vomir ! C’est une véritable gestation : à un moment donné, il faut que ça sorte de moi. Je n’ai pas le choix.

Après cet enregistrement, vous vous êtes ménagé une pause de sept mois dans votre activité de pianiste. Qu’avez-vous fait?
J’ai acheté du pain ! Disons que j’ai mené une vie « normale », je suis parti au soleil, je me suis levé le matin sans me soucier d’un planning de récitals, d’avions, de trains, de répétitions. J’ai aussi utilisé ce temps pour travailler ma technique sans l’obligation d’un concert. J’ai étudié « Les Variations Goldberg » de Bach et j’ai pu passer une journée sur deux mesures… Le bonheur ! C’est une immense difficulté pour un musicien de s’arrêter. On a le sentiment qu’on va mourir si l’on ne joue plus. Voilà pourquoi les pianistes âgés continuent inlassablement de monter sur scène. Les premières semaines sont infernales. Il faut du courage et aussi de la fermeté pour pouvoir dire non. On m’a pourtant fait de magnifiques propositions de concerts pendant cette période. Avec l’âge, la morphologie change, la répartition de l’énergie aussi. Je ne peux plus jouer certaines choses et d’autres me sont à présent possibles. Il fallait faire le point.

Êtes-vous un infatigable travailleur?
J’ai pour modèle la pianiste Marcelle Meyer (1897-1958), qui avait une manière de jouer très instinctive. Tout semblait sortir naturellement, mais, derrière, il y avait un gros travail, celui qui permet de créer de grands gestes. C’est vrai, je travaille comme un fou, et plus ça va, plus je travaille. Moi qui croyais, au Conservatoire, qu’être un pianiste professionnel serait moins fatigant qu’être étudiant…

D’où vient la grande autorité qui émane de vous sur scène?
Je suis chez moi sur scène. Mon père était chanteur (au Grand-Théâtre de Bordeaux, notamment) et ma mère danseuse. J’ai fait quelques apparitions dans des théâtres du nord de la France. C’est là que je suis né. Quand un musicien monte sur scène, toute sa vie est là. Pour moi, avant même qu’il ne fasse une note, il y a toutes ses « valises », ses forces, ses faiblesses. Il ne peut rien cacher. Il est nu. C’est un moment si cruel. Quand je joue, j’imagine que les spectateurs ressentent la même chose.

À quoi sert un pianiste aujourd’hui?
Je veux être une petite pommade. Les premières plages des CD que j’enregistre ne sont jamais violentes car je veux que la musique vienne doucement, qu’elle puisse apaiser des plaies. Je reçois beaucoup de lettres de gens malades qui me disent combien telle ou telle musique leur a fait du bien. Alors, je me sens interprète. Je ne me sens pas un infirmier ou un moine, juste un petit pansement, une caresse.

Après le spectacle avec Bartabas, vous avez tourné avec Michael Haneke. Qu’est-ce qui motive ces expériences?
Le rituel du récital de piano est essentiel dans ma vie, mais, une fois par an, j’ai besoin de ces escapades. Finalement, je n’ai passé que quatre jours avec Bartabas et bien peu avec Haneke, mais collaborer avec des artistes d’autres univers est très bénéfique à mon travail. Haneke m’a donné une vraie leçon de musique sur un impromptu de Schubert que je lui jouais. Un véritable directeur artistique ! Les grands créateurs vous apportent toujours quelque chose.

DISCOGRAPHIE :
Alexandre Tharaud Plays Scarlatti, 1 CD (Virgin Classics). 16 € environ.
– À paraître à l’automne 2011 : « Alexandre Tharaud et les Violons du Roy – Concertos de Bach ».

photoS M.B. et DR – Article paru dans Sud Ouest Dimanche 12 juin 2011.

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