FESTIVAL : LE SAINT ESPRIT DU PIANO

COMPTE-RENDU – La deuxième édition d’Esprit du piano, largement suivie par le public, s’achève ce soir. Après un week-end entre ascension mystique et amour universel.

«L’intérêt de jouer dans un festival classique, c’est qu’on est sûr de tomber sur un bon piano», se réjouit le pianiste de jazz Jacky Terrasson qui clôt ce soir la deuxième édition festival « L’esprit du piano ». De fait, parmi les prodiges de cette édition, il y aura eu celui qui porte le nom barbare de Steinway D 274 N° 590.168. Véritable bombe harmonique, ce piano de concert a été joué pour la première fois en public ce week-end au Grand-Théâtre. Fabriqué dans le saint du saint, aux ateliers Steinway à Hambourg, il a été choisi à Paris par Bertrand Chamayou, qui accompagnait Gérard Fauvin, le propriétaire et accordeur attitré de cette panthère noire.

Puissance, précision, rondeur et férocité : ce piano serait «le plus beau du monde» pour Joaquim Achuccaro qui l’a joué vendredi. «Et il est encore jeune!», s’amuse Bertrand Chamayou après son intégrale des «Années de pèlerinage» de Liszt en deux concerts. Chamayou utilise toutes les possibilités de l’instrument et littéralement emplit de musique tous les recoins du Grand-Théâtre, à l’acoustique idéale pour le piano. Le cycle est abrupt, il ne faut pas se le cacher : Liszt passe d’accords secs à une débauche de glissades, d’arpèges, de pianissimos, en passant par des dissonances lourdement appuyées. De quoi perturber l’auditeur en quête d’unité.

Dans la « Première année » (malheureusement jouée dans l’après-midi et séparée de trois heures des deux autres), Bertrand Chamayou se montre largement dans son élément. Pourtant, même dans la « Deuxième année », plus séductrice, il ne laisse aucun repos, aucune échappatoire à cette ascension mystique. Il semble jouer sur un minuscule sentier de montagne, au bord du précipice, tout en appelant l’orage ! Son « Après une lecture du Dante » restera dans les annales, ainsi que sa « Troisième année », sombre et puissante, où mystique et folie ont tant de points communs.

La mystique évoquée lors du récital de David Bismuth, dimanche après-midi, n’a, elle, rien de violente. Avec des gestes doux en doigtés subtils, il évoque l’amour universel christique. Il part du Bach transcrit par Busoni pour aller vers d’autres compositeurs évoquant le lien entre sacré et musique : dans « Prélude, fugue et variation » de Franck et dans « l’Aria » de Villa-Lobos le pianiste dégage liberté et humilité. Le public, conquis, a obtenu deux bis : une étude de Saint-Saëns et une transcription de Bach par Ziloti.

Un jeune transcripteur
De dix ans plus jeune que Chamayou, Florian Noack, 21 ans, a rendu également hommage à Liszt, non seulement avec quatre de ses pièces (de perçants «Jeux d’eau» et une chic «Valse-impromptu» en bis), mais aussi en tant que transcripteur, un talent partagé avec le Hongrois. Sa «Suite sur des thèmes de Shéhérazade» est fidèle à Rimski-Korsakov et sa «Suite sur des thèmes d’Aleko» d’après Rachmaninov est heureusement moins consciencieuse… mais malheureusement noyée dans l’acoustique déplorable de Notre-Dame. C’est si triste de mettre cette panthère en cage.

Samedi, dimanche et lundi au Grand-Théâtre et à l’Eglise Notre-Dame à Bordeaux.

1 Comments

  • On me colle souvent l’étiquette de « Monsieur Steinway » du Poitou-Charentes. C’est vrai que de St Etienne à Nantes, en passant par les Pyrénées et le Théâtre des Champs Elysées, même si mes pianos sont, autant que faire se peut <>… (excusez ma modestie légendaire) je suis conscient que cette excellence ne représente que 20% de la réussite.
    En effet, l’acoustique des lieux est souvent prépondérente dans le ressenti du piano par le pianiste. C’est pourquoi je me permets de dire que l’acoustique de Notre Dame n’est pas déplorable. Elle est mauvaise. Et mauvais, par rapport à d’autres églises et salles polyvalentes, c’est déjà pas mal. Le public est bien placé s’il se trouve dans les 12 premières rangées, celles qui montent de la chair au choeur.
    J’ai connu beaucoup de salles prestigieuses, et je regrette la pauvreté de ma région en salles de concert. C’est curieux, ailleurs, il existe ou l’on construit des « Konzerthalle » « Konzertgebow » « Konzertsaal » et autres lieux où des personnes se réunissent pour écouter ensemble de la musique, dans des conditions optimales. Chez nous, je constate beaucoup de constructions spontanées de bâtiments rectangulaires, couverts, chauffés, équipés de sièges plus ou moins confortables. Et puis du « matos » lumières et son. On peut y réunir de nombreux mamifères qui, boules Quies dans les oreilles, se réjouissent de recevoir une avalanche de décibels…
    C’est pour cela que Notre-Dame trouve grâce à mes oreilles… Ce n’est pas une « belle salle de concert », mais on y entend quand même bien les intentions des pianistes…

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