Einstein On The Beach : de la bombe !

COMPTE-RENDU – « Monsieur Glass, les trentenaires ont aimé ! ». Voilà ce que j’ai dit à Philip Glass après la recréation de son « Einstein on the Beach » à Montpellier. Il m’avait confié qu’il souhaitait savoir ce que la jeune génération allait penser de son vieil « Einstein ». Je n’étais pas née en 1976, lorsque cet opéra fut créé avec le metteur en scène Bob Wilson et la chorégraphe Lucinda Childs, à Avignon. Mais je peux imaginer que j’ai ressenti autant d’émotion que les spectateurs de l’époque.
Il y a dans cette production un équilibre magique. Tout d’abord, un mythe, celui d’Albert Einstein, que l’on connaît assez pour ne pas avoir à l’illustrer, sauf pour quelques clins d’oeil (les maths, le violon, la langue tirée, le look, etc). Et puis (bien sûr je commence par cela), la force de la musique hypnotique de Philip Glass avec cet effet toujours étonnant de répétitions et de changements, infimes, qu’il faut guetter comme un animal en chasse. Il a raison, Mister Glass, quand il dit que sa « musique n’a jamais aussi bien sonné ». Il est vrai que des interprètes excellents sont à même aujourd’hui de bien chanter, de bien jouer sa musique : le violoniste Antoine Silverman, les comédiennes Helga Davis et Kate Moran.
L’équilibre vient de ce que ce sentiment donné par la musique est traité en écho par la mise en scène et la chorégraphie : nos yeux sont grands ouverts pour apercevoir le petit geste décidé par Bob Wilson, ce petit geste qui change l’action, qui lui donne sens. La chorégraphe Lucinda Childs a offert une gestion impeccable du geste répétitif mais délicatement changeant, comme cette danseuse qui marche cinq pas en avant puis cinq pas en arrière sans jamais vraiment revenir à son point de départ et dessinant petit à petit un éventail. Le texte est délicieux, poétique ou fou, au choix, un peu passéiste (le texte sur la libération de la femme que je préfère considérer comme has been !) ou simplement inoubliable comme les quelques vers de Luncinda Childs « I was in a prematurely air-conditioned supermarket… ».
Oui, Monsieur Glass, on a tenu le coup pendant cinq heures et on a même regretté d’être sorti, une seule fois. Il y avait pas mal de jeunes dans cette salle, ce qui prouve que la musique savante n’est pas réservée à ceux qui ont de la culture/de l’argent/de l’âge !
La seule différence avec les spectateurs de 1976 ? Ce sentiment que Childs-Wilson-Glass avaient déjà posé il y a cinquante ans les bases du spectacle moderne. Les Preljocaj et Pina Bausch sont déjà là dans les mouvements saccadés des secrétaires de Einstein. La techno de Laurent Garnier est déjà dans ce Glass-là. Et évidemment, les grands moments de mise en scène du vieux Bob se devinaient dans celle millimétrée du jeune Robert Wilson.
Au Corum de Montpellier, vendredi 16 mars 2012.

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