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IVAN ILIC, PIANISTE INDEPENDANT

Ivan chez lui à Bordeaux – © Ker-Xavier

PORTRAIT – Ce pianiste à la carrière internationale a décidé de s’installer à Bordeaux. Rencontre à l’occasion de la sortie de son dernier disque consacré aux redoutables « Etudes Chopin » de Godowsky.

Sur la pochette de son disque consacré aux « Etudes Chopin » de Godowsky (1), Ivan Ilić a un visage sérieux, une cravate impeccable, un port altier. Le Bordelais trentenaire qui entre au café Saint-Georges, place Camille Julian, ne lui ressemble pas : il sourit largement et serre des poignes amicales aux habitués du lieu. Né en Californie de parents d’origine serbe, le pianiste classique Ivan Ilić a choisi Bordeaux après quelques années à Paris : « je rêvais de vivre dans une ville où l’on ne passe pas 1 h 30 aux contrôles de sécurité des aéroports comme à Roissy ! J’ai eu le coup de cœur en voyant Bordeaux. À Saint-Pierre ce fut le déclic : j’aime cette vie de village conservée. » Il s’y installe avec un cadeau du ciel, un piano Pleyel demi-queue de 1930, que lui prête un mécène, et que les loyers bordelais lui permettent d’accepter. « J’aurais pu faire une analyse approfondie de Bordeaux et d’autres villes mais… non ! Je me suis senti bien ici. Je vivais un de ces rares moments de la vie où tout vient à vous ».
Il ne manquait qu’une partition sur ce piano, quelques feuilles qui amèneraient Ivan Ilić au plus profond de lui-même. Les « Etudes Chopin » de Leopold Godowsky (1870-1938) sont un OVNI dans le paysage classique. Pianiste extraordinaire et compositeur, ce Polonais a repris les Etudes de Chopin – déjà très délicates techniquement – pour en faire une version personnelle, pour la seule main gauche. Godowsky voulait pousser la technique pianistique au plus haut degré, persuadé que l’avenir de la musique classique était là. Peu de pianistes ont eu le cran de s’attaquer à ce monument (Boris Berezovsky et Marc-André Hamelin notamment) qui exige une immense technique corporelle et une grande expressivité, pour éviter que ces Etudes ne se limitent à un tour de force amusant… en bis. « Ces enregistrements ne me donnaient pas de plaisir, ils ne me semblaient pas beau. Je sentais qu’il était possible de rendre cette musique belle, en oubliant qu’elle est écrite pour une seule main et en l’écoutant sans chercher Chopin. Je voulais que ce disque existe. » Pendant deux ans, dans son appartement de Saint-Pierre, Ivan Ilić se plonge dans cette partition et se confronte aux limites de son corps. « Ce travail exige de libérer toute tension. Il a provoqué une remise en question physique, alimentaire, sportive. J’ai aussi dû me réinventer musicalement. » De Paris à Londres, on salue le résultat : un travail délicat, une sonorité veloutée et une volonté farouche de défendre cette partition. « Avec ce disque et lors des concerts je veux convaincre chaque auditeur – un par un s’il le faut !- de la beauté de ces Etudes. » Ni démonstration brillante, ni travail d’archéologie musicale, ce disque révèle un esprit libre, indépendant et profondément engagé dans la musique.
Ce caractère libre, Ivan Ilić l’a nourri au fil d’un parcours étonnant, qui commence à la prestigieuse université américaine de Berkeley, où il a étudié les mathématiques et le piano. Berkeley lui a offert une année à Paris dont il intègre vite le Conservatoire national supérieur de musique. Il côtoie de brillants pianistes beaucoup plus jeunes que lui ! « Je n’étais ni brillant comme les pianistes Russes ni « exotiques » comme les Chinois. Je n’ai pas eu le même parcours que les autres, j’étais à côté de la plaque ! Cela a été mon grand atout. » Il fait des débuts fulgurants en Angleterre où l’on apprécie ses programmes éclectiques et son caractère franc-tireur et libre. « J’ai toujours eu l’idée d’être indépendant. Je gère moi-même ma carrière et l’organisation des concerts. Je respecte les institutions… mais de loin ! ». Est-ce là la raison pour laquelle Ivan Ilić est plus souvent en concert en Angleterre qu’en France ? Espérons que Bordeaux lui donnera bientôt l’occasion d’inverser la tendance.
(1) « Godowsky, 22 Chopin studies », Ivan Ilić, Paraty.

A écouter : Ivan invité à l’Humeur vagabonde sur France Inter
 

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