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Y a-t-il encore un mystère Stradivarius ?

INTERVIEW – Six violons Stradivarius seront ce soir sur la scène du Grand-Théâtre, un événement. Le chimiste Jean-Philippe Echard en a eu plusieurs dans ses mains : les travaux de cet ingénieur de recherche au Musée de la musique de Paris sont connus pour avoir mis à mal l’idée que la sonorité des célèbres violons serait due au vernis. Entretien.
S.O : D’où vient la réputation du Stradivarius?
J.-P. E. : Pour certains, la valeur des instruments fabriqués par l’atelier du luthier Antonio Stradivari (1644-1737) réside dans leur beauté visuelle, leur « design » dirait-on, pour d’autres, dans leur dimension historique, le fait que certaines pièces aient appartenu à des musiciens célèbres. Et, bien sûr, les Stradivarius sont réputés pour leur sonorité. Il y a enfin la valeur spéculative puisque, pour toutes ces raisons, ces instruments sont vendus à des prix exceptionnels, souvent plusieurs millions d’euros.
S.O : Pourtant, certains remettent en cause le soi-disant son exceptionnel des Stradivarius?
J.-P. E. : Vous faites référence à l’étude récente de Claudia Fritz, de l’Université de Paris VI, qui a montré que les musiciens, juste à l’oreille, ne préfèrent pas forcément un Stradivarius à un autre violon, même récent. Les violonistes qui essayaient les instruments étaient dans le noir et un peu de parfum les empêchait de distinguer les violons à leur odeur. Précédemment, les travaux s’étaient portés sur le rôle du climat et du bois sur le son, etc. Dans ce domaine, il y a à mon avis encore beaucoup à explorer… ce sera probablement moins de la chimie que des sciences cognitives (de la perception) que les découvertes viendront. La beauté d’un son et d’une musique est le produit de l’histoire et de la culture des musiciens et des auditeurs. Cette émotion ne peut pas s’expliquer uniquement par des analyses chimiques.
S.O : Vous poursuivez votre étude sur le vernis, pourquoi?
J.-P. E. : En 2009, avec l’équipe du Musée de la musique et d’autres laboratoires, nous avons cherché à comprendre comment le vernis était fait, et quel était son rôle dans l’instrument. Mais nous n’avons rien trouvé qui soutienne l’idée très répandue que le vernis donnerait au violon un son « supérieur » ! Nous avons démontré que le vernis est, d’un point de vue chimique, très semblable à beaucoup d’autres de cette époque, composés d’une huile siccative (de lin ou de noix) et d’une résine de conifère. Comme tout vernis, il protège le bois, et la technique de Stradivari pour l’appliquer révèle un geste très soigné. Notre principale découverte est qu’il mettait dans son vernis des pigments rouges, qui donnent à ses instruments leur teinte chaude et leur beauté. Etait-ce pour se distinguer ? Nous n’en savons rien pour le moment. Une chose est sûre : ces études confirment l’excellence dans la facture, dans chacun des gestes et savoir-faire du luthier : l’équilibre des formes, la sélection et le travail du bois, le vernissage, etc. Poursuivre cette étude sur un plus grand nombre d’instruments nous permettra d’en savoir encore plus sur leur histoire et les hommes qui les ont fabriqués.
S.O : Pas de secret, pas de mythe, alors?
J.-P. E. : Le mythe s’est construit au cours de temps, notamment au XIXe siècle qui s’est passionné pour l’art des luthiers crémonais. Quoiqu’il en soit c’est sûrement grâce à cette aura spécifique qu’on a particulièrement conservé ces instruments pendant plus de trois siècles et qu’une grande partie est arrivée jusqu’à nous en bon état. L’Etat possède une des plus belles collections du monde de Stradivari avec cinq violons, une pochette (un petit violon) et une guitare, très rare. Ils aident à aimer la musique, et ça, c’est au delà du mythe.
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Soirée Stradivarius
Deux équipes se succèdent sur la scène du Grand Théâtre : les musiciens de l’Orchestre National Bordeaux Aquitaine autour du violon solo Matthieu Arama et de son violon Stradivarius Château Fombrauge prêté par Bernard Magrez, et les Musiciens Solistes de Moscou et leur fameux chef l’altiste Yuri Bashmet. Ces derniers joueront cinq Stradivarius prêté par l’Etat russe. Le programme est un florilège de la musique pour violon : air de Lenski de Tchaïkovski, Variations de Paganini, Danses folkloriques de Bartok, Concerto de Vivaldi et de Bach.

Samedi 23 septembre, 20 h, Grand-Théâtre de Bordeaux, 8 à 30 €. 05 56 00 85 95.

Article paru dans Sud Ouest.

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