Musique et cinéma, chabadabada hitchcockuniversal Full view

Musique et cinéma, chabadabada

Hitchcock © Universal Pictures

EXPOSITION – L’exposition parisienne sur la musique de film a déjà attirés 40 000 visiteurs. Visite guidée avec son commissaire. 

Déjà trois mois, et elle ne désemplit pas. L’exposition «Musique et Cinéma. Le mariage du siècle ?» est un succès dont se réjouit son commissaire, N. T. Binh : «Les visiteurs restent trois ou quatre heures. Ils veulent tout voir. Je n’osais en rêver !» 40 000 d’entre eux sont passés à la Cité de la musique à Paris dans les deux espaces d’exposition, qui paraissent rétrécis tant le contenu du parcours est dense. Le sujet est vaste et de plus en plus populaire : en témoigne la mode des ciné-concerts, des concerts symphoniques de musique de film ou encore le succès de The Artist, film muet dont la bande-son est, par essence, primordiale.
Le fil conducteur de l’exposition est de dévoiler un processus de fabrication. «La musique semble aller de soi quand on regarde un film, analyse N. T. Binh. On ne s’imagine pas le travail, la collaboration artistique et les conflits que cela implique. Les visiteurs que j’interroge me disent qu’ils ont pris conscience du rôle de la musique au cinéma et qu’ils ne verront plus un film de la même façon. Les compositeurs, eux, me sont gré de montrer l’essence de leur travail. Les aficionados de la musique de film sont contents de partager leur passion.»
Duos légendaires
Tout le monde est heureux, comme dans une comédie musicale ? Il y a toujours quelques critiques pour souligner que le cinéma indien de Bollywood est sous-représenté, le compositeur Philip Glass absent, que la musique de film italien est plus riche encore, etc. «Il fallait bien sûr faire des choix, explique N.  T.  Binh. Cette exposition est d’abord généraliste. Elle montre que la musique de cinéma est parfois composée en amont, pendant ou après un film, parfois elle est préécrite, comme les grandes œuvres classiques. Chaque argument est souligné par un exemple ou par une exception. Sur la fructueuse relation entre Bernard Herrmann et Alfred Hitchcock, par exemple, j’ai mis en avant Le Rideau déchiré, qui fut le film de leur rupture…»
A.Desplat, J.Audiard, V.Segal ©X. Forcioli

Le couple – rencontre, fécondité, passion, amour, trahison – sert de filtre dans cette analyse de la rencontre entre le quatrième et le septième art. Des photos des duos légendaires d’un metteur en scène et d’un compositeur sont affichées le long de l’exposition : Georges Delerue/François Truffaut, Sergio Leone/Ennio Morricone, Yves Robert/Vladimir Cosma, Théo Angelopoulos/Éléni Karaïndrou, David Cronenberg/Howard Shore, etc.
La télévision des années 1980 a largement mis en lumière ces couples, en témoignent les archives présentées. Depuis, le sujet semble moins passionner : «J’ai cherché sur le Web mondial et dans les DVD, se souvient N. T. Binh. Il n’y a pas d’interview de David Lynch sur la musique. Je n’ai trouvé qu’une séquence de deux minutes… Elle est dans l’exposition  !» Ce critique de cinéma qui intervient aussi dans les universités demande à ces étudiants d’avoir recours à de la musique originale dans leurs travaux. «Souvent ils connaissent des musiciens, des étudiants en musique, mais ils n’y pensent pas, n’imaginent pas partager leur créativité avec un compositeur. L’exposition contribue à montrer cette relation.» Fellini était inculte en musique, Nino Rota ne se privait pas de le souligner. Et pourtant, ils ont signé ensemble des chefs-d’œuvre. Au point qu’on découvre récemment les opéras et la musique de chambre de Nino Rota.
Une exposition interactive
N. T. Binh fait également le constat que la culture des étudiants en cinéma est souvent réduite à ces dix dernières années. «Dans l’exposition, j’ai cité des films récents comme Dans la maison de François Ozon ou L’Exercice de l’État dont on voit la partition originale de Philippe Schoeller, explique-t-il. Mais j’ai voulu être rétrospectif pour donner aux jeunes une culture de la musique de film. Pourquoi montrer La Panthère rose plutôt que “Le Seigneur des anneaux ? Car il y a tellement de vidéos sur ce dernier qu’il n’est pas besoin de se déplacer pour découvrir sa musique.» Par contre, cela vaut le coup de se déplacer pour admirer le story-board de West Side Story, dont la seule vue des danseurs fait naître dans votre cerveau la musique de Leonard Bernstein. Idem pour la partition au crayon du thème d’Autant en emporte le vent. Cet effet nostalgique est prégnant dans la grande salle de projection, où 60 films marquant pour leur musique sont diffusés sur trois écrans géants.
L’interactivité est sûrement une des clés du succès de l’exposition Musique et Cinéma. Le visiteur peut choisir entre deux musiques pour accompagner les mêmes images, comme cette scène de The Artist où il opte pour la musique temporaire signée Herrmann et la partition écrite par Ludovic Bource… qui n’a finalement pas été retenue. «La force de la musique fait parfois qu’une partition provisoire devient indissociable à un moment donné, explique le commissaire. De même dans la fausse salle de mixage où le spectateur peut varier le volume de la musique, est une révélation : la scène du film s’en trouve presque totalement transformée.»
Cité de la musique, 221, avenue Jean-Jaurès, 75019 Paris. Exposition jusqu’au 18 août. Du mardi au jeudi de 12 h à 18 h, le vendredi et samedi de 12 h à 22 h, le dimanche de 10 h à 18 h. 
Article paru dans Sud Ouest du Dimanche 16 juin

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