Alexandre Astier : « Le contrepoint chez Bach ? Un rituel de gamin »

INTERVIEW – Le comédien repart en tournée avec son one-man show sur Jean-Sébastien Bach. Dans « Que ma joie demeure », Alexandre Astier donne une leçon de musique drôle et décapante. Comme le Roi Arthur dans la série télé « Kaamelott », Alexandre Astier installe le génial compositeur dans son quotidien le plus trivial, le plus grinçant et parfois le plus triste. Ou comment faire rire en expliquant de vrais notions musicales : le rythme, l’harmonie, le beau, l’oreille absolue, etc. Rencontre.
Avec ce spectacle, vouliez-vous désacraliser la musique classique ?
A.A. Il y a toujours une petite provocation de ma part. Mon propos demeure qu’il n’y a rien devant lequel on soit obligé de se mettre à genoux. Pour Mr et Mme Tout-le-monde, la musique est intimidante, Jean-Sébastien Bach est intimidant. On peut déconner de tout, même de Bach. J’aime le gars, j’ai le droit de faire partie de ses fans, comme d’autres. Je ne l’ai pas choisi parce qu’il est drôle mais parce qu’il me fascine et que j’avais depuis toujours quelque chose à raconter sur sa musique.
Vous n’éludez pourtant pas la question du savoir, des notions fondamentales de la musique…
A.A. Je défends l’académisme dans l’apprentissage (Alexandre Astier a été formé au conservatoire de musique, ndlr), mais je rappelle que l’art est pour tout le monde. En France, il y a encore des jeunes gens qui pensent que certaines choses ne sont pas pour eux. Même le théâtre devient intimidant. Les œuvres de Bach ne veulent pas être audacieuses. Cette musique s’analyse, se comprend, s’écoute facilement. Tout en gardant des règles précises et simples, J.S. Bach arrive à un tel niveau d’audace…
Le roi Arthur, Bach : vous mettez en avant le quotidien des mythes, des génies. Pourquoi ?
A.A. C’est ce que je trouve fascinant dans l’espèce humaine, ce croisement entre le génie et l’homme de tous les jours. J’ai écouté la musique de Bach toute ma vie mais je n’ai lu sa biographie que très récemment, pour écrire « Que ma joie demeure ». Plus je vieillis, plus je trouve que le génie est un défaut. L’homme quotidien et l’homme génial ne vont pas ensemble. C’est ce que montre le spectacle.
Entre l’amateur que vous étiez et le comédien qui incarne Bach, votre vision du compositeur a-t-elle changé ?
A.A. Non, car pour moi il n’y a pas de rapport entre le Bach-homme et sa musique. Certes, il a des problèmes, des conflits avec sa hiérarchie, sa famille… des problèmes comme les vôtres, comme les miens. Mais je n’ai pas trouvé d’explication du génie de Bach dans sa biographie ! Je n’ai pas trouvé son rapport à Dieu. Il n’en parle pas.
Et avez-vous trouvé Dieu dans sa musique ?
A.A. Je suis un athée convaincu et pourtant j’emploie le mot « Dieu », à défaut d’autre chose ! Dans la musique de Bach, je vois un homme qui, jusqu’aux dernières heures de sa vie, pousse une discipline le plus loin possible. Il ouvre une porte, puis une autre, sans jamais s’arrêter… jusqu’à faire peur parfois. « L’Art de la fugue », une de ses compositions tardives, est parfois inélégante, presque ésotérique. Dieu pour moi c’est cela : rien n’a de fin… ce n’est pas que rassurant d’ailleurs !
La musique de Bach est-elle un apaisement face à l’angoisse de mort ?
A.A. Le contrepoint rigoureux de Bach a quelque chose de l’ordre d’un rituel de gamin, qui joue toujours de la même manière avec ses jouets. La musique de Bach se passe d’être séduisante, elle répond à des critères précis. Comme le dit le musicologue Gilles Cantagrel, Bach se fabrique un décor, une carapace qui le rassure. Il ne s’agit pas de réassurance par la musique mais par le rituel, la routine, le confort familier… ça devait être confortable, vu le nombre de pages qu’il a écrites !
Lundi 16 et mardi 17 septembre, 20 h 30, théâtre Fémina à Bordeaux. Du 19 au 22, 20 h(16 h 30 le dimanche) à la Cité de la Musique à Paris.
Un extrait de cette interview est paru dans Sud Ouest du 13 septembre 2013. 

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