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Jane Glover: Mozart, l’opéra et les femmes

INTERVIEW – La chef d’orchestre britannique dirige « Lucio Silla » de Mozart au Grand-Théâtre de Bordeaux.
En tant que spécialiste de Mozart, comment jugez-vous Lucio Silla ?
J.G. : En effet, il ne se passe pas une semaine sans que j’ai la musique de Mozart entre les mains. Pourtant, j’ai dirigé presque tous les opéras de Mozart… mais jamais Lucio Silla ! Cet opéra est rarement joué, probablement car c’est l’oeuvre d’un jeune homme de seize ans. Néanmoins, Mozart prouve qu’il est déjà un extraordinaire artisan du chant. A Milan, où fut créé « Lucio Silla » en 1772, Mozart était regardé avec méfiance : qui était ce jeune allemand débarquant dans le pays qui a inventé l’opéra et se permettant de composer dans la langue italienne ? Mozart aimait faire du « sur mesure », exactement comme un vêtement qui sied parfaitement à celui qui le porte. Il n’a écrit sa partition qu’après avoir entendu les deux chanteurs engagés pour Lucio Silla : la soprano Anna De Amicis et le castrat Rauzini, deux artistes extrêmement admirés à leur époque. Le résultat : des airs exigeant beaucoup de talent et de métier.
Vous avez écrit un livre sur Mozart et les femmes. Que pouvez-vous dire de Giunia, un rôle essentiel dans Lucio Silla ?
J.G : Dans ce livre (« Mozart’s Women » paru en 2006, ndlr), j’ai montré combien Mozart était entouré de femmes : sa mère et sa sœur Nannerl, une grande musicienne, puis sa femme Constance et ses sœurs, dont Mozart fut très proche, sans oublier les musiciennes pour lesquelles il composait. Mozart adorait les femmes, de l’impératrice à la servante, de la tendre à la manipulatrice. Sa relation aux femmes nourrit son œuvre : prenez le personnage de Suzanne dans « Les Noces de Figaro », le meilleur rôle qui soit ! Pour « Lucio Silla » Mozart n’a pas choisi le livret, ni aidé à son écriture. Giunia est certes une femme forte et courageuse, comme une Pamina (dans « la Flûte enchantée ») ou Konstanze (« L’enlèvement au Sérail », ndlr) mais le personnage principal est Lucio, le dictateur romain qui fera finalement preuve de clémence. Le thème est la fin de l’autoritarisme, dans la lignée de la philosophie des Lumières.
Dans Lucio Silla, des femmes jouent des rôles d’hommes… une bizarrerie ?
J.G. : Non, c’est une tradition dans l’opéra. A l’époque, des castrats jouaient ces rôles, à présent ce sont des contre-ténors ou le plus souvent des sopranos ou mezzo-sopranos… le public en a l’habitude. L’important est que la chanteuse sache se comporter comme un homme. La direction d’acteurs est alors essentielle et c’est une chance qu’une femme mette en scène, comme à Bordeaux avec Emmanuelle Bastet. Un homme peut moins facilement expliquer comment agir en homme.
Votre collègue Marin Alsop dénonce le sexisme dans la musique classique. Elle a récemment dit « Il n’y a aucune bonne raison d’empêcher une femme de diriger, la baguette n’est pas lourde ! »… vous confirmez ?
J.G. : Bien sûr ! Marin et moi nous connaissons très bien. À nos débuts, nous n’étions pas nombreuses à diriger. Aujourd’hui, on peut citer une douzaine de femmes chefs d’orchestre dans le monde… et peu à de hauts postes. C’est encore trop peu mais ca vient. Encore aujourd’hui, les femmes doivent être vingt fois meilleures que leur homologues masculins… Il n’y a aucune différence technique ni intellectuelle entre une direction féminine et masculine. La question est : pouvez-vous le faire ? Il est aussi difficile pour un jeune chef que pour une jeune chef d’avoir de l’autorité face à une centaine de musiciens. Il faut juste qu’ils vous apprécient et vous réinvitent… et si vous les appréciez aussi, alors vous revenez, comme moi à Bordeaux !
Lucio Silla. Les 23 septembre, 1er oct et 3 oct à 20 h, le 29 septembre à 15 h au Grand-Théâtre. 8 à 85 €. 05 56 00 85 95. Reprise de la production à Aners-Nantes Opéra en 2010.

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