5h de Feldman : récit d’une expérience 4D55820-listen Full view

5h de Feldman : récit d’une expérience

REPORTAGE – Le quatuor Béla a donné, en ouverture du festival Biennale de Musiques en scène à Lyon, le second quatuor de Morton Feldman, soit cinq heures de musique. Une expérience !

« Listen profoundly » : cette injonction de Alban Berg à ses élèves a frappé Morton Feldman (1926 – 1987). Le compositeur américain a écrit ces mots sur un dessin présenté au Musée d’art contemporain de Lyon. Cette exposition est associée à une création du compositeur Heiner Goebbels « Genko An 69006 », musique passionnante et délicate projetée face à une vidéo de deux formes géométriques – un carré et un rond – qui se déforment très sensiblement avec la musique. Ecouter profondément la musique, c’est écouter profondément les messages de notre âme, en forme de carré ou de rond, des messages souvent cryptés par les interférences de la vie quotidienne.  
Quartet (II) est un unique mouvement, ininterrompu, de plusieurs heures. Le quatuor Béla est un des rares à avoir eu l’audace de se lancer dans un tel défi. Car il ne s’agit pas d’une performance mais de donner à cette œuvre une interprétation digne de ce nom.
20h06. La première phrase s’élance, simple, à peine quelques notes. Elle sera reprise par les autres instruments mais à chaque fois légèrement transformée, décalée. L’oreille est attentive aux bouleversements de l’ordre attendu. Autour de moi, 300 personnes ont trouvé tant bien que mal un bout de chaise ou de mur pour se poser. Arrivée tôt j’ai pu choisir un gros oreiller d’un mètre carré et m’allonger confortablement. Autour de nous, une moto et des sculptures de casques de motos colorés, issues de l’exposition en cours au Musée d’Art contemporain de Lyon, Motopoétique. Je pense que cela aurait fait marrer Morton Feldman.
20h18. La musique semble s’accommoder des bruits environnants : le va-et-vient des spectateurs qui quittent la salle ou vont se restaurer. Pourtant je me prends à vouloir que tout le monde parte pour avoir ce quatuor rien que pour moi !
20 h 25. Un mouvement superbe nous fait ouvrir les yeux, à mon voisin et moi. « C’est beau ça! » me dit-il. Les violons et alto du quatuor Béla réussissent à trouver des sonorités brillantes, cuivrées. On croirait entendre une clarinette. Un élan romantique, très élancé : je suis bien d’accord.
20h37. Après avoir fait le bilan de ma vie (positif bien sûr !), je me dis qu’une heure vient de passer. Que nenni ! Une demi-heure à peine. Telle est la force de la musique savante, minimaliste en particulier : bouleverser notre sensation du temps qui passe. J’avais eu, lors d’Einstein on the Beach, l’opéra de Philip Glass, la sensation inverse : l’œuvre qui dure plus de quatre heures s’était écoulée en un clin d’œil. Pour Feldman, il ne s’agit pas d’ennui mais de bercement dans un doux nuage, un cocon atemporel.
21h15. Moment de dissonances, de rythmes saccadés. J’aime moins. Je passe le temps à compter ce qu’il reste de nos « troupes » : 150 mélomanes. La moyenne d’âge aussi a baissé.
21 h 30. J’ai l’impression d’avoir déjà entendu ce passage, un comble pour Feldman qui interdisait à ses élèves d’écrire des barres de répétition dans leur partition. Rien ne devait être répété strictement. Tiens un bruit de sirène… Feldman est né à New York !
22h06. Avec mon voisin, on joue au jeu de la partition en lisant celle que le festival a mise à disposition. « Où en est-on ? » « Là ? » « Tu crois ? ». Pas facile puisque tout est très proche, et pourtant… Un Pizz ! Nous y voilà. (un pissicato, une note pincée avec le doigt, noté pizz dans la partition ».

22 h 15. Pause technique des mélomanes. Mon voisin et moi allons grignoter le cocktail mis à disposition par le festival. On se moque « y’a des redites, non ? ». On peut bien rire. Morton Feldman avait lui aussi beaucoup d’humour, en témoignent ses gribouillis où il se compare à son contemporain Karlheinz Stockhausen. Dans la colonne du compositeur allemand, Feldman note « tension », « drame », « moment », « séquence ». Dans sa colone à lui, il barre la mention « ending » (qui prend fin ») et note en face : « !;: 2 ». Autrement dit, il s’inscrit dans une démarche radicalement différente !

23h20. Après un passage que j’intitule « l’envol des bourdons », le public – 50 personnes à présent – se redresse légèrement. Le cap des quatre heures va bientôt être atteint, et je ne peux qu’être émue de cette force de l’art qui fait tenir éveillés une centaine d’yeux hagards, avides de beauté. Je m’extasie sur les géniaux décalages rythmiques de la mesure 3135. La partition en compte 3458, dont certaines portent l’indication « 13X », soit « à répéter 13 fois ». Le premier violon étire son bras lors d’une mesure vide pour lui. Quelle bravoure ! Tous les quatre n’auront pas eu plus de quelques secondes pour attraper une gorgée d’eau ou un fruit sec. Ils tournent les pages avec le pied, au moyen d’une sorte de tour de potier qui attrape les pages à l’aide d’un aimant.

00h46. La fin approche. L’excitation balaye la fatigue. On suit la dernière page avec le sourire. Le dernier coup d’archet, délicat (à 00h57, pas tout à fait 5h) précède le silence puis la vague des applaudissements, des « bravos », des… « encore » !

La vidéo qui suit vous donnera une petite idée de ce Quartet (II).

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