Misogyne la culture ? Capture-d-E2-80-99e-CC-81cran-2014-05-15-a-CC-80-18.57.34 Full view

Misogyne la culture ?

ENQUETE – La brochure « Où sont les femmes » remet chaque année le doigt sur une question toujours d’actualité. Nomination, quotas, parité : la place des femmes dans la culture est un sujet brûlant. Chefs d’orchestre, directrices de théâtre, metteuses en scène, militantes ou pas, s’engagent dans le débat.

« Nous sommes passés d’une situation absurde à une situation encore injuste », résume Catherine Marnas à propos des nominations de femmes à la tête des Centres dramatiques nationaux ou régionaux. A la tête du Théâtre national de Bordeaux (TnBA), elle compte parmi les dix directrices d’un des 39 établissements publics. Longtemps, elles ne furent que trois… « Les nouvelles nominations soutenues par la ministre de la culture ont fait beaucoup de bruit. A Avignon cet été, on entendait des remarques comme « j’ai rendez-vous au ministère, tu me prêtes ta jupe ? ». Précisons les choses : cinq femmes et six hommes ont été nommés en 2013. A entendre ces commentaires, on a l’impression qu’on a viré tous les mecs ! »

En 2012, l’arrivée d’Aurélie Filippetti au ministère de la Culture, et celle de Najat Vallaud-Belkacem aux Droits des femmes ont fait bouger les lignes. Depuis 2006 et l’étude de Reine Prat commandée par le Sénat, le sujet s’imposait de plus en plus. « On pouvait avoir l’impression que le milieu de la culture était plus éveillé, plus ouvert, plus droit, explique Aline César, présidente du collectif HF Ile de France, qui milite pour l’égalité femmes/hommes dans les arts et la culture, mais il est encore plus rétrograde. Il y a plus de femmes au postes à responsabilité dans l’armée que dans la culture. » Laurence Equilbey est la chef d’orchestre française la plus active sur le sujet. Pourtant, la fondatrice du chœur Accentus et d’Insula Orchestra, avoue que le sujet n’a longtemps pas été sa priorité : « Bien sûr je constatais comme beaucoup des inégalités. En 2001, des stagiaires dans ma structure ont réalisé une étude sur la place des femmes aux postes à responsabilités artistiques et administratifs dans le spectacle vivant. Pour l’administratif, les femmes représentaient 12%… un chiffre égal à la moyenne nationale. Par contre, je suis tombée par terre face aux chiffres pour l’artistique. »

Le pays des droits… de l’homme

Ces chiffres qui « parlent tout seuls » sont l’arme fatale des « amazones » de la culture. Il faut dire qu’ils ne font pas honneur au pays des droits de… l’homme. La première brochure Où sont les femmes ?, édité en 2012 par la SACD (Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques) a fait l’effet d’une bombe. Comptabilisant les artistes présentes dans les saisons de danse, théâtre et musique, elle listait : 96% des opéras sont dirigés par des hommes, 97% des œuvres musicales interprétées sont composées par des hommes, et 85% des textes représentés sont masculins, et mis en scène à 78% par des hommes. L’édition 2015-2016 affiche un pauvre 4% des concerts dirigés par une femme, de quoi désoler Laurence Equilbey : « je suis attristée pour toutes ces artistes qui ne parviennent pas à s’exprimer. Un poste à responsabilité – chorégraphe, auteur, chef d’orchestre, metteur-en-scène mais aussi soliste instrumental – est une prise de parole, une prise de position publique voire politique. »

Les chiffres montrent surtout que le sort des femmes de culture n’est pas égal partout. Les danseuses semblent par exemple peiner à devenir directrice de Centre chorégraphique. Si les médias, le cinéma et les sciences sont les nouveaux champs d’action du ministère, le cirque, les arts de la rue, les musiques actuelles n’ont pas encore leurs chiffres. « L’opéra reste une porte fermée, presque infranchissable pour les femmes, constate Laurence Equilbey. Heureusement, les orchestres sont de plus en plus mixtes, probablement grâce à la pratique du recrutement « derrière paravent ». On engage des musiciens pour des raisons objectives. Mais regardons la place des compositrices, c’est attristant. Il faut aider les femmes de talent à faire leur chemin, non pas par une parité pure mais par des actions incitatives qui mettront fin à ce déséquilibre. Un des objectifs serait de porter à un minimum de 30 % les opéras, Centres dramatiques et chorégraphiques dirigés par des femmes. » 30 % : le seuil qui permettrait aux femmes de ne plus être considérées comme un « groupe minoritaire », selon l’étude Reine Prat. « Par nature, renchérit Catherine Marnas, je n’apprécierai pas cette comptabilité humiliante, mais on ne peut plus attendre. »

Phénomène d’évaporation
Une fois le constat posé, la question du « pourquoi » reste la plus douloureuse. « Le milieu du théâtre est schizophrène, analyse la metteuse en scène Catherine Marnas. Personne n’osera reconnaître des difficultés à partager le pouvoir, une misogynie… et cela en toute bonne foi. Pourtant on se rend compte de la différence de traitement entre hommes et femmes. Arrivé au même moment qu’une femme, un homme progresse plus vite, bénéficie d’une plus grande confiance pour gérer une plus grosse structure. Elle aura moins de moyens et devra déployer plus d’efforts pour faire ses preuves. ». Peu de femmes dramaturges, peu de représentations d’après un texte écrit par une femme alors que le public des théâtres est largement féminin, que les lecteurs sont majoritairement des lectrices, et que de nombreuses femmes écrivent.

Pourquoi si peu de femmes chef d’orchestres, compositrices ou chorégraphe alors qu’au Conservatoire National de Musique et de Danse de Paris, il y a parité absolue parmi les élèves ? Face à ce phénomène d’évaporation, les réponses maladroites de son directeur, le compositeur Bruno Mantovani ont agité les réseaux sociaux jusque de l’autre côté de l’Atlantique. Evoquant « des ambitions différentes chez les hommes et les femmes », il a expliqué au micro de France Musique en 2014 combien le métier de chef d’orchestre pouvait être « compliqué » pour une femme, notamment face au « problème de la maternité. Une femme qui va avoir des enfants aura du mal à avoir une carrière de chef d’orchestre, qui va s’interrompre du jour au lendemain pendant quelques mois. Et puis après, j’allais dire vulgairement, assurer le service après-vente de la maternité, élever un enfant à distance, ce n’est pas simple. » Pour ou contre, les réactions auront montré que le second degré n’était pas le bienvenu dans ce débat sur la parité homme/femme dans la culture, en témoigne l’agressivité qui répond aux interventions des militantes du collectif La Barbe qui bousculent les présentations de saisons en arborant de longs postiches.

Maternité et pouvoir : ce duo aurait-il du mal à danser ? La chef d’orchestre Emmanuelle Haïm évoque en rigolant son expérience. La fondatrice de l’ensemble baroque Le Concert d’Astrée a été l’une des premières femmes à diriger la très sélecte Philharmonie de Berlin, invitée par son directeur musical, Simon Rattle, dont elle était l’assistante. « A cette époque-là, je n’éprouvais aucun sentiment de frein du fait d’être une femme, se souvient-elle. J’ai été confrontée pour la première fois à un regard critique lorsque j’ai dirigé enceinte : le tabou ! On me disait « Asseyez-vous Madame, arrêtez de vous agiter. Cela ne se fait pas ! » J’ai le sentiment que, lorsqu’une cantatrice chante enceinte, on n’en fait pas tout un plat. Quand j’entends dire qu’une femme ne peut pas diriger, je réponds : n’ayez pas peur, l’opéra va se dérouler d’un bout à l’autre ! »

« Les femmes se posent davantage la question de la légitimité que les hommes, avance Catherine Marnas. Je ne me serais jamais autorisée une telle carrière si je n’avais pas réalisé un parcours irréprochable : université, expérience de la scène, assistante d’Antoine Vitez et de Georges Lavaudant. Et j’ai beaucoup bataillé. La première barrière est celle qu’on intègre, qu’on a intégrée. J’ai été élevée dans un milieu humble mais où la culture était synonyme de progrès. »  « Pendant longtemps, il n’y avait pas de formation pour devenir metteur en scène, se souvient Aline César, elle-même metteuse en scène. Le premier stage diplômant date de la fin des années 1990. Les sections « dramaturgie » des années 2000. C’est pourtant une clé du débat : à compétence égale, les hommes se sentent plus légitimes. Certaines femmes n’osent pas postuler à des postes pour lesquelles elle ne remplissent pas 100% des critères. C’est un des points forts du projet de loi du 28 janvier 2014 pour l’égalité qui prévoit de sensibiliser les écoles supérieures d’art.« 

Du symbole au quota
L’édition 2014 du Festival de Cannes avait, fait rarissime, une femme comme présidente de Jury, la réalisatrice Jane Campion. Un symbole dont se défend le délégué général du festival, Thierry Frémaux, qui met en avant une « grande artiste avant tout » « En tant que modèles, les symboles sont essentiels mais il est tout aussi crucial d’attribuer des responsabilités et des moyens réels aux femmes pour faire évoluer les clichés, lui répond Aline César. Les quotas font peur car ils semblent synonymes d’égalitarisme forcené. Pourtant quand il s’agit de la francophonie ou de la chanson dans les radios, les quotas sont acceptés. L’égalité ne tombe pas du ciel. Les quotas sont un moyen d’y parvenir, un moyen parmi d’autres mais une chose est certaine : la bonne volonté ne suffit pas ! ».

Tout en restant vigilante, Catherine Marnas semble plutôt optimiste : « Forcer le mouvement a déjà fait bouger les lignes. Je le vois chez nombre de jeunes metteuses en scène. Il y a déjà une autre écoute, une attention envers ces trentenaires, de même chez les auteurs. Nous sommes plus solidaires. Bien sûr, personne n’a envie de renoncer à ses privilèges mais une pluralité des regards est indispensable. » « La société civile me semble plus en avance que le monde dirigeant et les leaders d’opinion, analyse la philosophe Fabienne Brugère (voir encadré). La preuve peut-être dans les dernières élections : Paris, où s’affrontaient deux femmes, a été la seule ville avec un taux de participation en hausse. La plupart des citoyens sont prêts à l’égalité, mais on ne les écoute pas… Les décisions positives en la matière n’ont donc jamais été aussi importantes. N’oublions pas qu’une bonne partie la société est attachée aux valeurs démocratiques : accepter le pluralisme, l’ouverture à l’autre, le respect des singularités, la construction d’un lien commun. Si l’on est démocrate, on ne peut pas être contre l’égalité homme/femme. »

Après les pionnières, une nouvelle génération de femmes apparait dans les milieux culturels. Metteuse en scène trentenaire, fille de deux grands noms du théâtre, Jérôme Deschamps et Macha Makaïeff, Juliette Deschamps fut en 2007 la plus jeune femme à mettre en scène une production au Théâtre des Champs-Elysées. « J’adore travailler avec les gens de ma génération car il sont dé-genrés pourrait-on dire. Quand je travaille, je ne me vois pas comme une femme. Je suis une professionnelle, un intellect. Un jour, un homme arrivant sur le plateau m’a demandé trois cafés, me prenant pour la stagiaire. Je suis allée les chercher puis suis revenue, souriante en disant « Les voilà, on peut travailler maintenant ? ».


 

3 QUESTIONS A

Fabienne Brugère, philosophe et auteure de « La politique de l’individu » (Seuil)
Pourquoi le débat sur l’égalité homme/femme est-il si vif ?
Cette question concerne tout le monde et par conséquent tous pensent avoir une expertise sur le sujet. Pourtant la plupart des gens n’ont qu’une opinion, voire des préjugés.
Les femmes de pouvoir dérangent-elles ?
Oui, bien sûr, et surtout si elles sont intelligentes ou encore si elles ne respectent pas les canons de la beauté féminine ! Pourtant, on devrait d’abord considérer des personnes et des individus, des projets, des désirs et non une répartition sexuée de l’humanité ! C’est ce que je montre dans « La politique de l’individu ».
La société vous semble-t-elle prête à cela ?
Notre société est de plus en plus complexe. Un certain nombre de personnes perdent pied, d’autres les instrumentalisent. Ces groupes se rattachent au passé, à des identités nationales et sexuelles qui ne correspondent plus à la réalité mondialisée. Pourtant, ce n’est pas parce que la réalité change qu’il n’y a plus de valeurs. Les valeurs sont essentielles mais à condition qu’elles respectent l’égalité des voix.
—-
Article paru dans TGV magazine du mois de mai 2014.
Merci beaucoup à Soledad pour ces illustrations et pour avoir autorisé la reproduction de celles-ci sur ce blog.

Leave a comment