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Olivier Py, le nouveau pape

INTERVIEW – Pour la première fois depuis Jean Vilar, son fondateur, le festival d’Avignon est dirigé par un metteur en scène : Olivier Py. Sa programmation s’ouvre avec un poète allemand et se referme sur un concert des Têtes raides avec Jeanne Moreau. Entre deux ? « Le retour des idées », dit-il.
Pourquoi avoir accepté de diriger le festival Avignon ?
Ca fait longtemps que j’en rêve ! Entre la direction du Centre d’art dramatique d’Orléans et celle du Théâtre de l’Odéon, j’avais déjà postulé. Comme le disait Vilar, Avignon c’est « le ciel, la nuit, le texte, le peuple, la fête ». Si le festival d’Avignon n’était qu’une vitrine des spectacles à la mode, il ne m’intéresserait pas !

Court-il le risque de devenir un supermarché du théâtre ?
Il y a toujours un risque. Le plus grand cadeau qui a été fait au public depuis 68 ans est d’exiger beaucoup de lui. Le public d’Avignon est exemplaire : il demande toujours plus en retour. Jean Vilar disait que la force du festival est son public. Notre politique tarifaire va dans ce sens. Nous avons créé cette année un abonnement « Grand spectateur » pour les festivaliers assidus, et un abonnement « jeunes »… pour briser les phénomènes d’auto-exclusion.

Avignon, « le retour des idées » ?
Il faut aimer les idées pour aimer Avignon car c’est aussi de la politique, des rencontres, des conversations… Chaque été s’y réunit une communauté de gens passionnés par la vie de l’esprit, afin de penser le monde à partir du spectacle. Nous avons ainsi organisé « Les ateliers de la pensée », de 10 h du matin à 10 h du soir. C’est un lieu de débat, ouvert et convivial, où l’on peut écouter des gens plus intelligents que nous : c’est utile pour nous éclairer.
Quelle est votre touche personnelle sur l’édition 2014 ?
L’émergence : 25 des chorégraphes, metteurs en scène ou chefs de troupes ne sont jamais venus à Avignon, et près de la moitié ont moins de 35 ans. Je veux donner la parole à une nouvelle génération.
Qu’est-ce que la « Décentralisation des trois kilomètres » ?
La cour des Papes est un centre qui doit dialoguer avec la périphérie de la ville. Toute l’année nous allons à la rencontre des collégiens des quartiers désemparés. Ce travail avec les associations locales est passionnant, militant et très enrichissant spirituellement. « 2014 comme possible », pièce de Didier Ruiz rendra compte de ce dialogue. Une grande maison comme Avignon a un rôle social. La question du théâtre populaire doit toujours être reposée. Si Avignon ne donne pas cette note-là, qui le fera ?
Un artiste à la tête d’un festival, qu’est-ce que ca change ?
C’est politique. Le jour où les artistes n’auront plus de place dans les décisions de la vie culturelle, on sera au supermarché de la culture. Un artiste qui prend un poste à responsabilité a toujours besoin de se légitimer par rapport à quelqu’un qui sort d’une école de commerce, même quand il a dirigé des maisons prestigieuses ou passé trente ans à faire du théâtre ! Jamais on ne demande à un diplômé d’une école de commerce : comment pouvez-vous diriger un théâtre alors que vous ne savez pas ce qu’est un acteur ? En Allemagne c’est une évidence : les artistes sont à la tête des maisons.
La question de l’intermittence va-t-elle, comme en 2003, menacer Avignon ?
Le ministère a rappelé, chiffres à l’appui, que la culture rapporte plus que l’industrie automobile. Quand on veut abimer les emplois de l’intermittence, on abime aussi un secteur économique. En temps de crise, il vaudrait mieux l’aider. Un jour peut-être le monde de l’éducation et de la culture se constituera en force politique… afin de rappeler aux politiques qu’ils ne traitent pas qu’avec le Medef.
Culture et politique font-elles bon ménage ?
Nous, les artistes, servons toujours de pot de fleurs pendant les élections : ils nous ressortent et nous oublient. Pourtant, investir le champ culturel est à mon avis une des manières les plus efficaces de faire de la politique. La France est-elle une puissance militaire ? Industrielle ? Ou culturelle ? L’or noir de la France, c’est la culture ! Le festival rapporte à la ville 25 millions d’euros par an. C’est un moteur économique considérable. C’est très important, aujourd’hui en France, de penser la culture en termes de création d’emploi et d’avenir… Les politiques ne semblent pas avoir compris ce que le premier petit commerçant d’Avignon sait depuis longtemps !
Sa carrière en bref
1965. Naissance à Grasse
1988. Après des études de théâtre et de philosophie, il créé sa compagnie « L’inconvénient des Boutures ».
1992. Il créé le personnage de Miss Knife, son double féminin, chanteuse travestie.
1997. Prend la direction du Centre dramatique d’Orléans et monte son texte « Le visage d’Orphée ».
2007. Dirige l’Odéon-Théâtre de l’Europe
2013. Nommé directeur du festival d’Avignon
2014. Lors des élections municipales il promet de délocaliser le festival en cas de victoire du FN.
Article paru dans TGV magazine de Juillet/aout 2014. Photo © Carole Bellaïche.

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