Roberto Alagna, Clichy, ses muses et l’opéra roberto Full view

Roberto Alagna, Clichy, ses muses et l’opéra

RENCONTRE – Après plusieurs albums dédiés à la chanson, le ténor français Roberto Alagna revient à l’opéra, toujours l’opéra, une obsession mais aussi un jardin où il se ressource, se construit.

« J’ai pas fait tout ça pendant trente ans pour retourner sur un chantier ! ». Roberto Alagna explose de rire en arrivant devant notre rendez-vous, la Philharmonie de Paris, encore en travaux (photo). Adolescent, le populaire ténor français retrouvait son père, immigré sicilien, sur les chantiers d’Ile-de-France. « J’y ai même un peu travaillé pour me faire quelque sous, précise-t-il fièrement. Dans ma vie j’ai toujours travaillé. »

Roberto Alagna n’a « jamais quitté » Clichy-sous-Bois, où il a grandi, possède toujours une maison, et où sa famille vit encore. « Je suis presque l’unique personne au monde à être né à Clichy-sous-Bois, rigole-t-il : il n’y avait pas de clinique, pas d’hôpital dans la ville. Je suis venu au monde dans un garage ». Il n’y avait pas beaucoup d’argent chez les Alagna, mais un amour du chant qui a façonné l’un des ténors les plus demandés par les opéras du monde entier – son agenda est plein cinq ans à l’avance. Le jardin secret de Roberto est-il à Clichy ? « Dans le chant, toujours le chant, c’est le seul moment où je me sens exister, c’est mon obsession… »

« Ma vie est un opéra » : tel est le nom du nouvel album de Roberto Alagna (Universal-Deutsche Grammophon). Ambition, gloire, amours au pluriel, jalousie et désespoir sont les ingrédients du livret qui raconte la vie de « Robertino ». Années 1980 : après un début raté dans la chanson – « je suis arrivé trop tard, l’époque était au disco que je n’aimais pas », il comprend qu’il est ténor. Alors que sa carrière s’envole, sa première épouse décède, le laissant affronter seul une toute jeune paternité. « J’ai eu la tentation de partir la rejoindre », avoue Roberto, d’une voix un peu moins forte… Comme Orphée qui a perdu son Eurydice, ce mythe fondateur des musiciens et des poètes. C’est en jouant sur sa lyre qu’Orphée arrive à attendrir les dieux et les convaincre de le laisser aller chercher Euridyce dans les Enfers. « Une partie de moi est restée avec elle. »

L’autre a poursuivi une formidable ascension professionnelle, incarnant les grands héros de la littérature lyrique, Werther, Don José, Roméo, Hoffmann. « Tous ces personnages m’ont façonné. Ils ont été ma thérapie, mes outils pour gommer mes complexes. » Après « Mexico », disque dédié à Luis Mariano, puis un autre de chansons siciliennes, ce nouvel enregistrement signe son retour à l’opéra, qu’il n’a jamais vraiment quitté, sur scène en tout cas. Pour ce disque, il retrouve son grand copain, l’arrangeur Yvan Cassar qui lui a concocté à Londres un orchestre sur mesure. « Nous avons choisi Londres à cause du planning de Roberto mais aussi pour ses studios mythiques comme Abbey Road, explique Cassar. Roberto a choisi un répertoire audacieux ». Effectivement : pas de best of d’airs clinquants pour ténor en deuxième partie de carrière, mais un programme où « Hérodiade » de Massenet croise « Sigur » de Reyer. « Ma vie est un opéra » dégage une tonalité parfois sombre, comme en témoigne cet air de La Reine de Sabba de Gounod qui évoque la « Faiblesse de la race humaine ». « Moi aussi je suis un peu sombre, nous confie l’artiste, un peu russe. Comme la plupart des Siciliens qui savent que Syracuse était jadis plus puissante que Rome, j’ai cette « nostalgie intérieure » ». Dans cet air de Gounod, son personnage demande l’aide aux Dieux… Et Roberto fait de même avec les muses : « Inspirez-moi ! Faites que je réussisse ma mission, que ce disque soit réussi, que j’accomplisse mon devoir »…. Et son « Amen » est un grand éclat de rire.

Est-ce pour répondre aux critiques sévères que le ténor ponctue son disque avec Pagliacci, le clown trahi de l’opéra de Leoncavallo? Même malade, Roberto monte toujours sur scène et loupe parfois un effet, une note aiguë, s’attirant quelques foudres. « On n’est jamais vraiment en pleine possession de ses moyens quand on monte sur scène, affirme-t-il. Je suis en pleine forme deux jours par an… Les deux soirs où je ne chante pas! » A ces critiques, il aimerait dire : « La fête est finie. Roberto ne joue plus les arrogants. Le ténor redémarre une nouvelle jeunesse. » La crise de la cinquantaine ? « Non, rétorque-t-il, le choc, je l’ai vécu à 40 ans quand j’ai perdu mon énergie (à cause de problèmes sanguins, ndlr). »

La nouvelle jeunesse est venue avec une petite fille, sa deuxième, née il y a quelques mois : Malêna, qui doit son nom au texte d’un tango, montrerait déjà des aptitudes pour la musique. Pas surprenant puisque sa mère est aussi chanteuse lyrique : Aleksandra Kursak, que Roberto a rencontrée en 2012, chante également dans le disque. Il aime sa « beauté particulière, son côté Betty Boop à la fois sensuelle et sérieuse ». La voilà la nouvelle Eurydice de notre ténor en jean. « C’est vrai qu’à mes débuts je venais aux répétitions en jean alors que les autres chanteurs étaient en costume », se souvient Roberto qui porte tout aussi bien le gilet réfléchissant et le casque de chantier.



DATES CLEFS
1963 : 7 juin, naissance à Clichy-sous-Bois.
1985 : « Embrasse-moi » sort en 45 tours chez Barclay.
1988 : gagne le concours Pavarotti et un premier engagement en Angleterre dans La Traviata.
1996 : épouse la soprano Angela Gheorghiu sur la scène du Metropolitan Opera de New York, lors de l’entracte de La Bohème, opéra dans lequel il se sont rencontrés en 1992 à Londres. Seul ou avec Angela, Roberto joue sur toutes les grandes scènes du monde. Ils se séparent, se réconcilient, finissent par divorcer en 2013.
2005 : il vend quelques 500 000 exemplaires de son album dédié à Luis Mariano. Suivent « Sicilien » puis « Little Italy ».
2012 : rencontre avec Aleksandra Kurzak et naissance de leur fille en janvier 2014.
2014 : 17 novembre, sortie de « Ma vie est un opéra » (Universal).

IL AIME
UN FILM. « La traversée de Paris » pour cette confrontation entre prolétaires et bourgeois, pour Gabin et Bourvil, extras, et pour ses répliques géniales comme « salauds de pauvres ! »
UN CD. Je vais sur le net, je télécharge… Mais je regrette un peu YouTube car mon plaisir était d’aller dans une boutique et de revenir avec des dizaines de disques. Aujourd’hui j’achèterais… mon disque Berlioz (DG – 2006) car personne n’a fait ce disque, ni avant ni depuis. Je voulais que ce soit mon premier disque d’opéra mais on m’a répondu que ça ne se vendrait pas… Je l’ai fait dix ans plus tard.
UN LIVRE. « En ce moment je lis Les Rois maudits et je me dis qu’il y a tout dans cette saga : Game of Thrones n’a rien inventé ! »

Article paru le 14 novembre dans Le Parisien

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