Des virtuoses dans les tranchées groupe-600-dpi-Genicourt-25-octobte-1916 - Génicourt 1916 : Cloëz, Durosoir, Magne assis et Maréchal avec son violoncelle le "Poilu" Full view

Des virtuoses dans les tranchées

Reynaldo Hahn (au fond ) en tranchée, sans date. ©Coll. Privée
Reynaldo Hahn (au fond ) en tranchée, sans date. ©Coll. Privée

ENQUÊTE – Le Musée de la Grande Guerre à Meaux consacre une grand exposition aux musiciens face à 1914-1918. Cent ans après le début de la Première Guerre Mondiale, des petites histoires se révèlent pour mieux nourrir la Grande. 

«Mon violon m’a sauvé la vie ». Lucien Durosoir a 35 ans quand il est appelé à la guerre en 1914. Presque personne ne connaît aujourd’hui ce grand virtuose, sa fine moustache et son large front. Et pour cause : au retour de la guerre, traumatisé, Lucien Durosoir s’est isolé dans un petit village des Landes, Bélus, et s’est fait oublier… ou presque.
Alors que s’ouvre le Centenaire de la Grande-Guerre, il reste des choses à découvrir sur cette page fondatrice du XXe siècle. L’altiste Karine Lethiec n’a pas attendu les commémorations pour s’intéresser au rôle de la musique dans ce conflit mondial. Directrice artistique de l’ensemble Calliopée, formation de musique de chambre, elle s’est spécialisée dans le répertoire de cette époque, et construit des programmes musicaux en partenariat avec le Musée de la Grande-Guerre de Meaux qui consacre jusqu’au 31 décembre 2015 une exposition à ce sujet. « L’Histoire a un impact sur le créateur, explique la musicienne, et réciproquement. Maurice Ravel écrit « Le tombeau de Couperin » en mémoire de ses amis, notamment de Joseph de Marliave, le mari de Marguerite Long.Désespérée de ne pas connaître le sort de son époux porté disparu, la jeune pianiste a arrêté de jouer. Sans Ravel qui lui demande de créer l’œuvre, serait-elle devenue la grande concertiste, la cofondatrice avec Jacques Thibault du concours qui porte leur nom ? »
-Maurice Ravel soldat en 1916 chez sa marraine de guerre Mme Fernand Dreyfus, mère de Roland-Manuel, élève et ami de Ravel ©Coll. Amis de Maurice Ravel
-Maurice Ravel soldat en 1916 chez sa marraine de guerre Mme Fernand Dreyfus, mère de Roland-Manuel, élève et ami de Ravel ©Coll. Amis de Maurice Ravel
Programme du théâtre aux armées, 1917 ©Coll. Musée de la Grande Guerre – Pays de Meaux
Programme du théâtre aux armées, 1917 ©Coll. Musée de la Grande Guerre – Pays de Meaux
clairon d'infanterie, France 1914
clairon d’infanterie, France 1914
Lucien Durosoir par Caplet
Lucien Durosoir par Caplet

Ravel le Cibourien se désolait de ne pas pouvoir rejoindre le front.  Sa petite taille et son poids trop léger l’ont empêché de devenir aviateur. Il fait des pieds et des mains auprès de son ami Paul Painlevé, ministre de la guerre. « A force d’insistance, il sera engagé comme conducteur de camion militaire en 1916 et envoyé à Verdun, raconte Karine Lethiec. L’amour de la nation était naturel, très ancré dans l’éducation de l’époque ». Claude Debussy était trop malade pour prendre les armes mais, bouleversé par la guerre, il s’est engagé dans un patriotisme musical, allant de pair avec le rejet de la musique allemande. Il signe ses lettres « Debussy, musicien français » et sa Sonate pour violon et piano est créée en 1917 lors d’un concert au profit des « soldats aveugles rentrés dans leur foyer ».

Au front, Lucien Durosoir a trouvé un violon de fortune et joue pour les messes des morts au champ d’honneur. Un gradé mélomane le repère, lui demande de créer une formation avec un nouvel appelé : André Caplet, chef d’orchestre et compositeur, lauréat du prestigieux Prix de Rome. Maurice Maréchal, 24 ans, les rejoint. Il possède un drôle d’instrument : « le poilu », un violoncelle construit par deux soldats ébénistes à partir de caisses de munitions. Ils mourront tous deux à la bataille de la Somme en 1916.
Caplet, Machéral et Durosoir

 

 

 

Le groupe, étoffé par l’arrivée d’autres soldats musiciens, ne reste pas  longtemps dans l’anonymat… Le Général Mangin, sous le charme, ordonne l’organisation de concerts pour les soldats, gradés ou pas, à l’hôpital ou sur le front, dans les baraques du Théâtre aux armées sur les lignes arrières, dans les salles municipales réquisitionnées, et même dans la Cathédrale de Noyon. Les « musiciens du Général » gagnent le droit de répéter. Lucien Durosoir échappe au Chemin des Dames.« Il n’est pas courant de penser la guerre en termes de pratique musicale. Si l’on connaît l’existence de musiques militaires, on conçoit difficilement qu’il ait pu y avoir, tout près du front, des lieux et des moments pour pratiquer la musique, voire pour donner de véritables concerts », écrit la musicologue Georgie Durosoir, belle-fille de Lucien.

Après l’Ensemble Calioppée, d’autres ensembles sont allés à la rencontre de ce répertoire méconnu. Le Trio Hoboken, le quatuor Diotima, et, plus récemment, la pianiste Célimène Daudet et la violoniste Amanda Favier. Les deux musiciennes ont fouillé dans les partitions que le soldat Durosoir se faisait envoyer au front. « Dans la malle du poilu » est ainsi devenue un disque où se croisent les contemporains – Fauré, Lili Boulanger, Caplet et Durosoir – et la musique allemande qu’il adorait… ironie de la guerre.
En 1925, Caplet meurt à 47 ans, victime des gaz de combat. Lucien profondément affecté par ce qu’il a vu et vécu entre 1914 et 1918, revend son violon et acquiert son ermitage landais. Jusqu’à sa mort en 1955, il composera quarante pièces. « Son style ne se rattache à aucune école, analyse la pianiste Célimène Daudet.  Renvoyé du Conservatoire de Paris pour insolence, Lucien Durosoir n’a pas eu de maître de composition. Il a écrit retiré du milieu musical parisien, et refusé qu’on joue ses œuvres. » Il a préféré laisser faire le temps et, dans le silence des Landes, écrire : « Nous ne pouvons que peu de choses face aux grands bouleversements de l’Histoire. Se souvenir, juste un peu se souvenir. Et transmettre à d’autres le fil invisible de la mémoire » .


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L’exposition « Mon violon m’a sauvé la vie », destins de musiciens dans la grande guerre, jusqu’au 31 décembre 2015 au Musée de la Grande-Guerre à Meaux.

Ecouter
« Dans la malle du poilu », Célimène Daudet, piano et Amanda Favier, violon, Label Arion. 22 €.
«Jouvence» de Lucien Durosoir par l’Ensemble Calliopée. 11 € (Alpha).
Lire
«La Grande Guerre des musiciens», éditions Symétrie.

 

 

Article paru dans Sud Ouest Dimanche 6 janvier.

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