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« Il se trouve que les oreilles… » ou L’impossibilité d’une critique Il se trouve que les Oreilles n’ont pas e paupières (2) – T4S – © Christophe Forey – BD Full view

« Il se trouve que les oreilles… » ou L’impossibilité d’une critique

COMPTE-RENDU – Le spectacle de Benjamin Dupé, « Il se trouve que les oreilles n’ont pas de paupières », mêle judicieusement la musique et le texte et questionne la place de la musique dans notre société… un tour de prestidigitateur qui prend le critique musical au piège.

« La haine de la musique », roman de Pascal Quignard (1996), a marqué de nombreux musiciens. Benjamin Dupé, compositeur et créateur du spectacle présenté mardi au Théâtre des Quatre-Saisons de Gradignan (33), est l’un d’eux. « J’étais étudiant au Conservatoire. Ce live m’a passionné. Il parle de l’omniprésence de la musique dans nos sociétés modernes et de l’impossibilité de nous protéger du son. Cette réflexion sur la musique ne m’a plus quitté. Pour moi, écouter de la musique est un moment privilégié, supposant un rassemblement. Aujourd’hui, entre le portable qui sonne, la radio, les voisins, on peut entendre 50 sons ensemble, un flot de musique… ce n’est pas mon monde… et pourtant j’habite en ville ! », s’amuse le compositeur, né en 1976.

Il se trouve que les Oreilles n'ont pas de paupières (1) - T4S - © Christophe Forey - BDLe spectacle que Benjamin Dupé a écrit sur le roman de Quignard ne porte pas le titre de « Haine de la musique » mais un autre, bien plus poétique, extrait de ce même livre : « Il se trouve que les oreilles n’ont pas de paupières ». De l’analyse d’un phénomène acoustique, le texte, lu par le comédien Pierre Baux, nous emmène vers une réflexion plus large sur l’utilisation de la musique. On passe d’un conte chinois plein d’humour aux camps nazis où la musique est un moyen de manipulation.

La mise en scène, inventive, sert le propos sans l’écraser : de grands cadres de bois présentent, sur fond noir, de petits textes qui font office de têtes de chapitre, aidant le spectateur à traverser le spectacle. A côté du comédien, les quatre musiciens du quatuor Tana tissent avec le texte un tapis sonore oscillant entre bruitisme et avant-garde contemporaine (comme le jeu avec des métronomes, clin d’œil à Ligeti).

La mise en abime est au cœur du spectacle au point de dérouter. Quignard décrit les bruits d’une vielle demeure et les grincements de portes se font entendre : non pas un son diffusé mais des coups d’archet émis par le quatuor Tana et subtilement travaillés en direct par le compositeur. On ne sait plus où donner des oreilles ou de la tête : le son ne vient pas illustrer le texte, il l’augmente, et réciproquement. Le texte apparait d’abord séduisant, magnifique, d’une grande vérité sur l’expérience auditive. Puis vient la musique de Benjamin Dupé, qui ne cherche pas séduire : elle joue de la dissonance, de frottements, de grincements, mais elle est produite par des instruments amis : violon, alto, violoncelle. L’oreille du mélomane cherche les sonorités attirantes du quatuor et se confronte à des sons qui indisposent et agressent, comme un coup de feu. Amour/haine de la musique…

Il se trouve que les Oreilles n'ont pas de paupières (5) - T4S - © Christophe Forey - BDLe critique ne peut que constater l’efficacité de la machine mais, comme devant les tours d’un prestidigitateur, il s’agace, se sent entourloupé. Car plus qu’un mélomane, qui mieux que le critique sait que la musique peut être objet de haine ? Aller à un concert qui vous rebute et dont IL FAUT faire la critique, constater que le nouveau disque de l’artiste que l’on adore vous déplait, etc. Le mélomane hausse les épaules. Le passionné de musique est bouleversé, secoué dans sa sensibilité, sensibilité qui est au cœur de son métier. Décrire la musique est une entreprise vaine. Trouver des mots pour partager son amour pour la musique est une entreprise noble. Voici le paradoxe du critique. « Il se trouve que les oreilles n’ont pas de paupières » est une toile tissée avec les fils de ce paradoxe, le critique est pris au piège. Il ne lui reste qu’une seule arme : trouver les mots pour dire ce qu’il vit.

Le 20 octobre au Théâtre des Quatre-Saisons.
Article paru en partie dans Sud Ouest du 20 octobre 2015.

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