Ivan Ilić : « Morton Feldman est à la mode » 19295941844_49f1a4a800_c Full view

Ivan Ilić : « Morton Feldman est à la mode »

INTERVIEW – Depuis plusieurs années, le pianiste Ivan Ilić se passionne pour le compositeur Morton Feldman. Son dernier disque « Ivan Ilić plays Morton Feldman » (Paraty) est l’aboutissement de ces travaux de recherche. Un disque envoutant et troublant. Une occasion de parler du compositeur avant-gardiste américain (1926-1987) et de la spécificité de sa musique : extrêmement simple en apparence, elle peut induire chez l’auditeur un état d’apaisement méditatif. Elle plait, de plus en plus. Reste à savoir quelles sont les bonnes conditions pour l’écouter et l’interpréter.

Morton Feldman me semble de plus en plus joué, enregistré, discuté : deviendrait-il à la mode ?
Ivan Ilić : Oui, absolument ! Sa musique attire les médias, dans les pays anglo-saxons d’abord mais aussi plus largement en Europe, Allemagne en tête. C’est une musique qui comprend très peu de notes, les interprètes pensent que ce sera plus facile ! (rires). Malheureusement, certains le font sans intégrer la profondeur de l’univers de Feldman. Sa musique nécessite par exemple de soigner le geste. Elle exige de se perdre, comme auditeur mais aussi en tant qu’interprète. Si l’artiste ne se perd pas dans cette musique, ça manque de sel, c’est froid, superficiel.

Et vous ? Vous jouez Feldman pour pousser votre carrière ?
I.I. : (Rires) Forcément, je sais qu’on me posera cette question ! J’ai fait trois ans de recherches intenses sur Feldman (un premier disque « The Transcendentalist », un livre-disque, « Detours which have to be investigated »). Je l’ai souvent joué. Cette musique donne énormément en retour. Et elle permet de toucher beaucoup de gens, des publics différents. J’ai une grande passion pour Xenakis mais sa musique me semble par exemple plus difficile à défendre. Je garde en souvenir un concert de Roger Muraro à Avignon il y a quinze ans. Il jouait les « Vingt regards sur l’Enfant-Jésus » de Messiaen. C’était un moment fort, les spectateurs étaient bouche-bée. Non seulement à cause de la relation forte entre Muraro et Messiaen mais aussi par l’engagement du pianiste. Je me suis dit « Ca existe ! C’est possible ! ». Feldman est mon Messiaen !

Comme passe-t-on des études Godowsky, très virtuoses, à Feldman et son épure ?
I.I. : Avec Godowsky, j’avais tellement à mâcher que j’ai dû trouver les outils que je n’avais pas. C’était du sport ! J’y ai trouvé une profondeur inespérée. Feldman pose d’autres questions à l’interprète : que fait-on quand on attend, quand on écoute les silences entre deux notes ? Dans la musique traditionnelle, le corps garde la mémoire du geste, il anticipe le geste suivant. Dans la musique de Feldman, les silences durent, ca s’éternise ! Quand on joue « For Bunita Marcus », une œuvre de 70 minutes, par cœur – c’est mon cas – il est facile de paniquer et d’oublier la note suivante. Cela fait appel à des choses plus profondes, une certaine confiance.

Cette musique est-elle une musique pour la jeunesse ou la maturité ?
I.I. : La question centrale de cette musique est celle de la mortalité. Dans ses conférences, Feldman glissait des phrases comme « Il me reste 15 ans, 20 ans à vivre ». Il n’avait que 60 ans et ne se doutait pas du tout qu’il allait mourir un an plus tard (atteint d’un cancer du pancréas diagnostiqué en juin 1987 , il est mort en septembre). Il compose des pièces longues, dans lesquelles on peut se perdre, ce qui évoque la fin. Il n’y a pas d’effets spéciaux, de spectacle, dans cette musique, juste la tristesse de l’existence. Cette question est rarement celle d’un pianiste de 20 ans. Aujourd’hui, j’ai 37 ans : certains de mes professeurs de Berkeley en piano ou en philosophie sont morts. Je ne peux plus échanger avec eux. Je commence à anticiper…

Quelle place Feldman laisse-t-il à l’interprète ?
I.I. : Il a mis du temps à faire confiance. Comme il n’était pas du tout à la mode, il n’avait que quelques interprètes prêts à jouer sa musique : par exemple, Roger Woodward, Aki Takahashi, Nils Vigeland, et Bunita Marcus qui était son élève en composition. Il lui a dédié cette pièce, « For Bunita Marcus ». Il a d’abord utilisé des partitions graphiques mais a vite réalisé que les interprètes ne faisaient pas ce qu’il voulait ! Il a alors admis et transcris clairement les caractéristiques de son style – doux, long – et qu’il avait des notes « préférées », des notes qui revenaient fréquemment. Tout le contraire de John Cage qui cherchait à étendre ses possibilités; en prenant des notes choisies au hasard, par exemple.

« For Bunita Marcus » est une pièce qui demande des conditions d’écoute particulières, non ?
I.I. : C’est vrai. Je l’ai écoutée un jour avec un ami dans le sous-sol d’une université américaine, vide, pendant les vacances scolaires. Nous avons fermé les yeux. Je pense qu’il faut l’écouter avec quelqu’un en qui l’on a confiance, sans se regarder, sans se dire « comment suis-je habillé ? », sans vérifier son portable toutes les cinq minutes (rires). Je vais la jouer mercredi à Paris devant plusieurs centaines de personnes : j’imagine qu’une autre force va se créer. Il faudra que le public décide ensemble d’aller jusqu’au bout de l’expérience.

En concert : mercredi 11 novembre à la Fondation des Etats-Unis. Le concert sera précédé d’une conférence sur Feldman du compositeur et présentateur de France Musique, Rodolphe Bruneau-Boulmier.

– Rencontre/concert à Bordeaux présentée par Nicolas Laffite, journaliste à France Musique. Samedi 14 novembre, 16h, dans les salons Albert Mollat, 11 rue Vital Carles à Bordeaux. Gratuit dans la limite des places disponibles.

PARATY135505_digipack_2_fonte_maiorCD – La presse anglo-saxonne a largement salué la parution de « Ivan Ilić plays Morton Feldman ». Dejà l’année dernière nous avions aimé son précédent travail « The transcendentalist ». Avec « Ivan Ilić plays Morton Feldman », (Paraty), le pianiste va encore plus loin en enregistrant « For Bunita Marcus », une pièce de 70 minutes, d’un seul tenant. Comme le musicien l’évoque dans cette interview, tout l’enjeu est d’habiter cette musique de l’épure. Ivan Ilić a raison d’évoquer la peur de la mort tant ces longs silences nous ébranlent profondément, nous laissent seuls face au vide. Pourtant, nous ne sommes pas seuls dans cette écoute. Le pianiste est notre guide, comme un ami, dans l’absurdité de la condition humaine.

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