Festival de Saintes : compte-rendus au jour le jour Nevermind_6244-©Sébastien Laval Full view

Festival de Saintes : compte-rendus au jour le jour

FESTIVAL – Comme chaque année j’ai eu le privilège de couvrir la quasi-totalité du Festival de Saintes. Tous les jours ou presque, voici mes impressions sur les concerts entre le samedi 9 juillet (jour 2 du Festival) et le jeudi 14 juillet.

Jour 2 et 3 : Le Festival commence fort !
On pourrait presque les appeler les enfants du pays. Les Vox Luminis sont chez eux à l’Abbaye aux Dames tant leurs propositions sont chaque fois chaudement applaudies. Le public a apprécié leur progrès, si progrès est le mot, tant ils sont déjà à un haut niveau. Entre un opéra vendredi, King Arthur de Purcell et le « Magnificat » de Bach dimanche, un grand écart ? Loin de là. Les Vox Luminis on gagné en théâtralité, quelque soit le répertoire. La voix céleste de la soprano Zsuzsi Tóth démontre dans Purcell des capacités d’ornementation extraordinaires. Ses consœurs auraient pu mettre un peu plus de théâtre dans leur Bach, comme l’a fait le ténor Robert Bukland. Elles ont choisi le beau chant pour nous emporter (le « Et Exultavit » par exemple), en rien une faute de gout.
Dans tous ces répertoires, les flutistes sont les rois de la fête. Mention spéciale pour Anna Besson, le traverso de l’ensemble Nevermind. Quelle grâce ! Quelle suavité ! Ses confrères – dont Jean Rondeau au clavecin – n’étaient pas en reste samedi : en remontant aux racines baroque du quatuor, ils trouve un équilibre très convaincant.
Plus tard dans la journée, on a fait place au bal : la « Symphonie fantastique » de Berlioz associée à la « Danse macabre » de Saint-Saëns. Le chef Marc Minkowski a pris un grand bain de jouvence avec le Jeune Orchestre Atlantique, très en forme. Face à une telle énergie, il a opté pour une direction et des tempi nerveux. Une évidence dans la Symphonie fantastique. Moins pour la « Danse macabre » qu’on aurait aimée plus contrastée.
La surprise est venue samedi soir, avec le concert d’Ivan Ilić. Avec des pièces d’une apparente simplicité mais un engagement total, il a embarqué les festivaliers dans une méditation transcendantale ! Il a demandé de ne pas applaudir entre les morceaux : il a bien fait. La résonnance métallique du piano balayant les pierres de l’abbaye a créé un tourbillon sonore ascendant. Pas besoin de prendre des drogues à Saintes : la musique suffit !

Jour 3 : Etre ensemble ou n’être pas
Parfois, il est bon d’arriver à l’Abbaye aux Dames en novice, de la musique ! Et d’ignorer la réputation de l’ensemble programmé dimanche soir au festival.  Mala Punica et son chef Pedro Memelsdorff, ont depuis la création de l’ensemble en 1987, fait les grandes heures de la musique médiévale tardif. Polyphonique, complexe et raffinée, les chants de cette période ont gagné le nom d’ars subtilior, un art encore plus subtile. Ceux entendus dimanche sont très riches, très ornementés, offerts par quatre chanteurs et cinq instrumentistes de grande qualité. Pourquoi alors, ca ne prend pas ? D’abord à cause d’une énergie de groupe troublante : des chanteurs plongés dans leur partition face à un chef fiévreux aux gestes tourmentés. Par manque d’adéquation aussi entre le thème – l’exile, le voyage forcé – et le fait que les chanteurs sont restés sur la scène. Certes ils se sont appropriés cette scène mais on ne frémit pas quand ils chantent « je crois que je mourrai en chemin ». Au dernier moment, ils se sont échappés pour circuler dans les allées : leurs chants ont pu enfin tournoyer comme ce style musical l’exige.
En contrepoint, l’ensemble l’Achéron a offert une unité forte et humble. Son chef François Joubert-Caillet est la nouvelle star de la viole de gambe. Avec son groupe, il présentait des pièces de Marin Marais. Impossible de ne pas penser au film « Tous les matins du monde » et à Jordi Savall qui y jouait ces mêmes pièces. La comparaison n’est pas inutile : entre Savall et Joubert-Caillet deux générations sont passées. Le premier jouait pour affirmer la beauté de cette musique. Pour son successeur, c’est une évidence. Il est tout imprégné de ces rythmes et de cette inventivité. Il s’entoure en conséquence de musiciens virtuoses et créatifs (mention spéciale pour le claveciniste Yoann Moulin). Et offre lui même une palette infinie de timbres. Après l’impétueuse renaissance, la force tranquille.

11-07 ©Michel Garnier (4)
Cappella Mediterranea

Jour 4 et 5 : Vous avez dit baroque ?
Une femme sensuelle, un tempérament de feu, une robe à paillette rouge, des gestes théâtraux. Dalida ? La nouvelle star ? Non, Mariana Florès, la soprano star de l’ensemble Cappella Mediterranea. Lors du concert de lundi, elle a subjugué le public dès son entrée en scène pour chanter les passions selon Francesco Cavalli. Elle chante divinement : tous les airs sélectionnés pour elle par le chef Leonardo García Alarcón, son mari à la ville, lui vont à merveille. Elle brille, sans écraser ses partenaires, les non moins brillantes Giuseppina Bridelli et Anna Reinhold. Vous avez dit baroque ? Un baroque sexy, flamboyant, bling bling. A l’opposé du baroque protestant, rigoureux, inspiré, méditatif des Vox Luminis dans les Bach : Jean-Sébastien, Johann Michael et Johann Christoph. Y-aurait-il plusieurs baroque alors ?
La musique de chambre a moins de difficulté à se définir. Un ami ou trois ou quatre : les pianistes David Bismuth et Maxime Zecchini en duo, le quatuor Hermès seul à quatre puis rejoint par le pianiste Geoffroy Couteau. L’intimité musicale n’exclut pas les grands sentiments, le doute dans le « Quatuor KV387 » de Mozart ? A couper le souffle. La prière dans Les « Grands préludes à 3 mains » d’Alkan ? Un mysticisme sans violence, fraternel. A Saintes, on passe de l’opéra à l’église, de l’église au salon.

Graindelavoix-0231©Michel Garnier
Graindelavoix

Jour 5 : Les symphonies de Beethoven font le plein
Pom pom pom po-om : tout le monde connaît les quatre notes qui débutent la Cinquième symphonie de Beethoven. On beau avoir l’avoir entendue de nombreuses fois, c’est un régal d’assister aux concerts de l’Orchestre Champs-Elysees qui associaient cette Cinquième à la Septième, à peine moins célèbre. Deux fois le même programme : l’orchestre et son chef Philippe Herreweghe n’ont pas frustré les festivaliers saintais. Les concerts des deux horaires étaient plein et les music n’es tout aussi investis. La lecture qu’en donne Philippe Herreweghe est limpide, énergique, de grande tenue. Même si le festivalier est un habitué de Saintes, son oreille est pourtant toujours surprise de l’utilisation des instruments anciens, les vents notamment, qui sonnent parfois trop grimaçant.
Quelques heures plus tard, le cornet de Lluis Coll i Trulls contredit cette impression. Cet instrument d’une grande simplicité – cet ancêtre de la trompette semble avoir été taillé dans une cave préhistorique ! – est capable de mélodies merveilleuses. Autour de ce cornet, l’ensemble Graindelavoix renoue avec un esprit de défricheur qui rappelle le Festival de Saintes à ses débuts. Les partitions méconnues sont traitées avec des voix disparates. Qu’on aime ou pas le grain de la voix du haute-contre, on peut être surpris par un moment de grâce, d’adéquation avec les autres timbres. Anne-Kathryn Olsen a sûrement séduit tous les spectateurs : cette soprano américaine est capable de faire grimper sa voix en clin d’œil, sur une gamme qui nous conduit au ciel. C’est vertigineux.

Jour 6 : « On ne boude pas nos tubes! »
« On ne boude pas nos tubes! », s’était amusé à dire Stefan Maciejewski, le directeur artistique du Festival de Saintes. Le Concerto pour clavecin numéro 1 de Bach en est un et on se réjouit de le re étendre sous les doigts de Jean Rondeau. Le claveciniste est brillant, rien à faire ! Il est assez jouissif de le voir autant vivre dans son corps ces rythmes joyeux. Il est au delà de la virtuosité. Qu’il joue une seule note ou qu’il égrène des arpèges il attire toute l’attention. Il ne quitte pas des yeux les musiciens qui l’accompagnent mais qui, malgré des qualités évidentes, semblent avoir du mal à le suivre le bouillonnant Jean Rondeau.
13072016-_DSF2347© Accent Tonique – Festival de Saintes 2016La mélodie française est une art subtil et il est dommage que le public n’en soit pas plus friand. L’abbatiale n’étais pas pleine pour applaudir la soprano Veronique Gens. Pourtant que ces poésies sont belles ! Que ces airs sont charmants ! En petite forme physique, la soprano a opté pour la sécurité et un contrôle permanent de son chant. Elle connaît par cœur ce répertoire : avait elle vraiment besoin d’une partition ? Il est possible aussi que la mélodie, art de salon, souffre d’être offert dans une grande église de pierres.

La même abbaye était idéale pour le Via Crucis de Liszt. Cette partition intense, hommage vibrant à la tradition – à Bach en particulier – est un bijou. La faire jouer par le Collegium Vocale Gent avec le maître Reinbert de Leew au piano, est une idée géniale, à cette heure tardive et méditative de surcroît. Ce concert faisait la preuve, si besoin est, que les concerts de 22h au Festival de Saintes sont des rendez-vous magiques.

Jour 7
Lire le compte-rendu des « Vepres » de Monteverdi par l’Ensemble La Tempête en cliquant ici.

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