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Raphaël Enthoven : « La musique n’est pas un ornement »

INTERVIEW – Et si on prenait un petit cours de philo sur la musique ? Avec le philosophe et écrivain Raphaël Enthoven qui monte sur scène avec  Geneviève Laurenceau, premier violon de l’Orchestre du Capitole de Toulouse. Elle joue et il lit des textes des Lumières. Rencontre.

Vous lirez des textes des Lumières présentant « leurs mauvaises pensées »… C’est–à-dire ?
R. Enthoven : Les mauvaises pensées sont celles qui nous viennent quand on regarde le monde comme il est, et non pas comme il devrait être. Ce sont celles des philosophes constatant l’inefficacité pratique de la morale : Sade écrit sur l’exploitation des femmes par les hommes, Diderot critique le célibat des prêtres. Tout dans les Lumières recense ce que le monde peut offrir de pire. Cela pourrait être cynique. Ce n’est pas le cas. C’est un consentement qui s’accompagne d’une révolte. Ce spectacle est une opération de sape pour sortir les Lumières du halo bien pensant dans lequel il est souvent. Bien-pensant n’est pas bien penser.

A ces textes répondent des morceaux de Bach, Ravel, Gluck, etc…
J’ai envoyé ces textes à Geneviève Laurenceau qui a proposé les musiques. Puis nous les avons testés, quitte à ce qu’elle joue parfois quand je parle. Ou bien qu’elle ajoute une touche de parodie, avec « Hallelujah » de Leonard Cohen ou un air de « Carmen ». Quand Sade écrit sur le viol, elle joue « Salut d’amour » d’Elgar… La difficulté dans ce spectacle est de tenir le pari du violon seul. Et cela ne marche qu’avec un violon exceptionnel. Quand Geneviève joue, c’est un orchestre qui joue. Cet exploit permet la gaité et les larmes.

Les mots et la musique semblent deux langages irréconciliables, non ?
R. Enthoven : Je ne suis pas d’accord. Les sons et les mots sont pour moi les meilleurs amis du monde. Les mots sont faits pour être mis en musique. Et il manque à la musique un langage objectif. Dans ce spectacle, la musique ne redouble pas le texte mais offre un espace pour en accueillir la violence et la gaité.

Ce genre de spectacle est-il naturel pour vous ?
R. Enthoven : Oui. Je le fais depuis toujours. C’est une des façons les plus agréables de faire mon travail. Je l’ai fait avec ma mère (écrivain et pianiste, ndlr) autour de Proust et de la Sonate de Vinteuil, morceau imaginaire de « À la recherche du temps perdu ». Tout cela est parti d’une lecture du philosophe Clément Rosset. Pour lui, la musique est la voie d’accès la plus courte vers le réel… à l’opposé de Schopenhauer qui pense que la musique apaise les tensions, aide à vivre. Le parti pris dans ce spectacle est celui de Rosset. La musique n’est pas un répit ou un ornement. La musique offre une puissance et une force que le texte seul ne dit pas. Les mots et les sons travaillent de concert !

Festival 123 Musique à Talence (33). Le samedi 25 mars 2017 à 20h00, au Gaumont de Talence. En première partie : La danseuse Sara Augieras et le pianiste Florian Noack.

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Festival 123 Musique
Outre la leçon de philo de Raphaël Enthoven (le 25 mars), le festival 123 Musiques proposera le 22 mars un concert a cappella, de la Renaissance aux Frères Jacques en passant par les Beatles. Le 24, les festivaliers découvriront le hang, un merveilleux instrument cousin des steeldrums, avant le spectacle acrobatique et musical des Humanophones. Le Cinéma Gaumont diffusera le film « Sing Street » de John Carney et un opéra « Idoménée » de Mozart en direct de New-York (le 25 à 17H55). Samedi et dimanche, des rencontres permettront d’échanger avec les artistes : Raphaël Enthoven présentera son dernier livre « Little brother » (Gallimard).

Du 21 au 25 mars à Talence. 5 à 20 euros (opéra à 35 euros). Réservations et renseignements : 06.77.52.09.61. www.123musique.org


Joie musicale contre les douleurs de la vie par Europe1fr
Article paru dans Sud Ouest du 21 mars 2017.

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