Compte-rendu : le Ballet royal de la Nuit, spectacle de l’année Le Ballet royal de la nuit - Le Ballet royal de la nuit Full view

Compte-rendu : le Ballet royal de la Nuit, spectacle de l’année

COMPTE-RENDU. Le « Ballet royal de la Nuit » mis en scène par Francesca Lattuada a été créé mi-novembre à Caen. Spectacle de l’année pour moi, il sera redonné les 24,25 et 26 novembre à l’Opera Royal de Versailles puis à l’Opera de Dijon les 2,3, et 5 décembre.

Je n’ai jamais aimé le cirque, même quand j’étais enfant. Je n’ai jamais été une inconditionnelle de la musique baroque. Autant dire qu’être subjuguée par le « Ballet royal de la nuit », spectacle créé au Théâtre de Caen en novembre et redonné tout prochainement à Versailles et Dijon, n’était pas gagné. J’ai été prise dans un processus de séduction par étapes.

La première date du printemps 2015. Afin de préparer mon article sur le Festival de saintes pour le journal Sud Ouest, je contacte Sébastien Daucé. Ce jeune chef baroque est un habitué du festival de Saintes – il y fut bénévole – et nous avons déjà eu l’occasion de parler. J’avais souvenir d’un garçon réfléchi et presque timide. Quand il se met à évoquer le « Ballet royal de la nuit », il s’enflamme. Il me raconte le « premier happening politique de l’histoire »…

Résumons. En 1653, pour installer le pouvoir de Louis XIV, monarque de quinze ans, le Cardinal Mazarin a l’idée d’une grande fête… Un ballet ! Car, comme la toute la Cour de France, le roi danse. Son thème ? La nuit, métaphore de l’instabilité politique qui a suivi la mort de Louis XIII, la Fronde. Seul le jeune monarque peut rétablir l’ordre et mettre fin à la nuit : le roi dansera, habillé en soleil. Coup de communication avant l’heure, le « Ballet royal de la nuit » marquera fortement les esprits. Pour reconstituer la bande-son de cet événement, Sébastien Daucé est parti de quelques fragments de partitions, rescapés de l’Histoire et gardés à la Bibliothèque Nationale de France. Succession de 77 danses populaires, d’extraits de succès de l’époque comme l’opéra « l’Orféo » de Rossi. « L’impact sur la cour fut tellement fort qu’on raconte que le spectacle a duré douze heures ! », s’amusait alors Sebastien Daucé. Je suis intriguée.

Le 10 juillet 2015, le « Ballet royal de la Nuit » fait l’ouverture du festival de Saintes. Treize chanteurs et les musiciens de l’ensemble Correspondances présentent 1h30 de musique. C’est un succès. Dans le Sud Ouest du surlendemain, j’écris : « Il s’agit d’une version de concert, sans danseurs ni décors mais déjà l’imaginaire est titillé : on entend le vent se lever quand le soir tombe, les arbres frémir, les étoiles scintiller et les oiseaux célébrer le lever du jour. L’évocation musicale est extraordinaire et l’on entre facilement dans l’ambiance. Ce Ballet royal de la Nuit offre un éventail des musiques de l’époque : on passe d’une scène paysanne à la française à un Orphée italien sur un texte tantôt poétique tantôt politique à la gloire du Roi Soleil (on l’incite même à céder à l’amour… pour donner un fils à son peuple !)… . A quand une version avec danseurs et mise en scène ? Aux premiers rangs, une petite fille s’agite : elle a envie de danser. On la comprend. »

A la rentrée 2015, l’enregistrement du « Ballet royal de la Nuit » (Harmonia Mundi) fait un tabac. Le coffret présente le Roi Soleil dans son costume rayonnant, l’intérieur raconte tout le travail de reconstruction réalisé par Sébastien Daucé. Le directeur de l’ensemble Correspondances commence à imaginer son rêve : donner une version scénique du Ballet.

Le rêve est devenu réalité grâce à la metteuse en scène et chorégraphe Francesca Lattuada. Pour cette co-production du Théâtre de Caen, de l’Opéra royal de Versailles et de l’Opéra de Dijon, elle fait appel un danseur (le roi soleil, Sean Patrick Mombruso), douze acrobates et trois jongleurs. Et surtout un créateur de costumes à l’imagination merveilleuse : Olivier Charpentier. Le résultat est enchanteur car Francesca Lattuada ose ce que beaucoup de metteurs en scène oublient trop souvent : respecter la musique. Elle commence avec un air devenu un « tube » : « Languissante clarté, cachez-vous dessous l’onde » chanté par la géniale Lucile Richardot, Nuit perchée dans les airs. Sous sa robe sortent des marionnettistes et un double de la Nuit, version poupée, vient danser sur le chant. Chaque passage de ce Ballet est illustré, décalé, surligné sans que jamais la musique ne soit ornement.

Dans la fosse comme sur la scène, la passion et l’humour éblouissent. Les musiciens de Correspondances dansent autant qu’ils jouent : leur respiration est éclat de rire et leurs coups d’archets est expression de joie. Sur scène, les acrobates s’amusent à illustrer les petites scénettes du Ballet. Dans la barre des sous-titres, le spectateur lit par exemple « deux gagne-petit conduisant leurs brouettes et aiguisant leurs couteaux », alors que sur scène s’avancent deux petits rois en roulettes. On rit comme des enfants. Les acrobaties sont à couper le souffle, les costumes à la fois beaux et inventifs. Seul le personnage de Louis ne danse pas et surtout pas de la danse baroque. Il reste énigmatique, comme un Dieu Soleil inaccessible. Dans une chorégraphie imitant les grands maîtres italiens de la peinture, il devient une figure christique et sacrificielle. Chaque détail de ce spectacle mériterait qu’on s’y arrête mais résumons par un simple : allez le voir ! Et si ce n’est pas possible, réjouissez-vous qu’une captation DVD vous donne l’année prochaine la dernière étape de cette immense entreprise de séduction.

1 Comments

  • Merveilleuse réussite de cette trop courte soirée (3h30) où on vit enfin Sébastien Daucé transformer son Concert de la nuit ( donné et vu à Saintes et enregistré chez HM) en Ballet de la nuit.
    C’est un grand tournant dans la création d’un spectacle baroque embarquant toutes les expressions dont ne sont pas exclus les clins d’oeil et scènes d’humour. Les exploits des chanteurs marquent un tournant dans la souplesse vocale et physique exigée. ON va d’émerveillement en étonnement.
    Vite une nuit complète dans un grand happening comme le firent les opéras chinois qui duraient 9 heures et et dont on suivit une production mémorable à la Cité de la musique. Créer des événements, c’est bien le challenge d’aujourd’hui le plus couru!
    F.D

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