Sigma : souvenirs d’un festival d’avant-garde

LIVRE – De 1965 à 1996, le festival Sigma secoue la bourgeoisie bordelaise avec des spectacles d’avant-garde. La journaliste Emmanuelle Debur retrace dans un livre cette drôle d’aventure.

Sigma ? Une « vaste entreprise de déniaisement culturel », résume avec humour la journaliste de Sud Ouest. Un festival de musiques actuelles, de théâtre, de jazz, de danse, qui a bouleversé les lignes de la culture à Bordeaux entre 1965 et 1996. A l’origine de cette révolution culturelle : Roger Lafosse (1930-2001), fils d’un représentant en pièces détachées automobiles qui fuit l’héritage paternel en faisant du saxophone jazz.  « Aujourd’hui, on dirait que c’est un surdoué », analyse Emmanuelle Debur qui s’est plongée dans les archives familiales. A Paris en 1965, il joue avec Charlie Parker (avec qui il prend ses distances car la drogue le dégoûte), ne jure que par l’ésotérisme de Louis Pauwels et son « matin des magiciens », et fait un stage à l’ORTF auprès du Groupe de recherches musicales, sous la tutelle du compositeur Pierre Schaeffer. Aux côtés de Pierre Henry au « GRM », Lafosse compose et se lie d’amitié avec Abraham Moles qui lui fera rencontrer John Cage, entre autres…

Comme l’écrira René Quinson en octobre 1969 dans la revue « Combat » : « Il fallait être inconscient ou bien avoir le goût des paris stupides pour organiser dans la ville la plus bourgeoise de France, Bordeaux, une semaine consacrée aux arts et tendances contemporaines sous le titre de Sigma ». Un contexte politique permet Sigma : Jacques Chaban-Delmas, glorieux résistant, a tout pouvoir sur la ville et, par amusement plus que par conviction politique, laisse Lafosse faire ce qu’il veut. La décentralisation commence et Bordeaux, comme Avignon, veut avoir son mot à dire. Le slogan de Sigma devient « Rien ne nous empêche de remuer la cuiller ».

Le public rassemblé autour du ring central où Pierre Henry joue sa « Messe électronique » – 1967. ©DR

Ce qui frappe ? La réception du public. Pour écouter du Pierre Henry, on se couche par terre, du jamais vu. Des hommes nus portant un sac en papier sur la tête défilent sur une place. Le public sidéré s’enthousiasme et se laisse insulter. Pendant un mois de festival, les frileux et les réac’ n’ont plus le droit de geindre. Le Magic Circus, Jan Fabre et le « Living Theatre » sont applaudis à Bordeaux alors qu’ils font scandale à Avignon. Plus tard, c’est à Bordeaux que commence un certaine expérience de théâtre équestre : Zingaro, ou qu’une étonnante comédienne se badigeonne de sang : Yolande Moreau, etc. Côté musique, la liste fait rêver : Iannis Xenakis en 1966, Karlheinz Stockhausen, John Cage et Cathy Berberian en 1967, Pierre Henry en 1968, et aussi les Pink Floyd et Oscar Peterson en 1969, Magma en 1972, Klaus Nomi, la « Castafiore du Rock » en 1981, etc. En danse ? Maurice Béjart, Lucinda Childs, Trisha Brown, Jean-Claude Galotta, Agelin Preljocaj se succéderont à Bordeaux.

 

Sigma prend fin en 1996, quand les caisses de la ville, vidées par Les Girondins de Bordeaux, ne peuvent plus suivre. Que reste-t-il de Sigma aujourd’hui ? « Sigma fait partie de l’inconscient collectif bordelais, répond Emmanuelle Debur. On s’y réfère sans l’assumer. Sigma était sans doute trop puissant, et un grand événement d’avant-garde peine à émerger aujourd’hui : une certaine nostalgie de Sigma semble l’empêcher. »

 

L’Aventure SIGMA – 1965/1996 de Emmanuelle Debur aux éditions Atlantica.

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