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Compte-rendu : Pelléas et Mélisande à Bordeaux

Compte-rendu – On se réjouissait d’une distribution alléchante : de jeunes étoiles du chant allaient se frotter à une partition mythique, « Pelléas et Mélisande » de Debussy. Pari réussi : Stanislas de Barbeyrac et Alexandre Duhamel ont porté ce Pelléas à un très haut niveau esthétique… Mais cette production laisse un arrière-goût d’insatisfaction.

La critique d’une soirée musicale tient à plusieurs critères mais il y en a un qui m’importe avant tout : l’émotion ressentie au moment des saluts. Quand on essuie une larme après la mort de l’héroïne, c’est gagné, bonnement et simplement. Quand on sort amusé d’une comédie, avec l’envie de danser ou de chanter à tue-tête : aucune question à se poser. La magie opère. Quand l’œuvre est ambivalente et que l’émotion l’est aussi, peut-on parler de réussite ?

Pour son maniement merveilleux de la langue française, cette production bordelaise de « Pelléas et Mélisande » est une réussite. Chanter Debussy n’est pas chanter un opéra comme les autres. Le français de Debussy n’est pas celui des « Indes galantes » de Rameau, ni d’une « Carmen » de Bizet. La prosodie y est particulière, à la fois poétique et très quotidienne, et la musique qui la soutient n’offre aucune facilité. Il faut maîtriser à la fois le chant et la langue pour donner aux personnages de Debussy toute leur force psychologique et esthétique. La prestation de Stanislas de Barbeyrac, Chiara Skerath et d’Alexandre Duhamel est tout simplement idéale. Ils donnent une vérité à ce texte qui alterne entre mystère et considérations prosaïques.

L’Orchestre National Bordeaux Aquitaine, et son chef Marc Minkowski, très mobilisés, ont proposé une lecture attentive des nappes brumeuses de « Pelléas et Mélisande ». En plaçant l’orchestre sur la scène et non dans la fosse, les maîtres de cette production ont voulu sans doute souligner son importance dans la description du drame… à moins que ce ne soit simplement pour faciliter les relations avec les chanteurs. La présence des musiciens et du chef nous fait surtout hésiter : version de concert ou version mise en scène ?

Mise en scène assurément : un jeu de voiles, de vidéos et de lumières suffisent pour dessiner le décor de Pelléas et Mélisande. Les metteurs en scène Philippe Béziat et Florent Siaud ont proposé une nouvelle utilisation de l’espace de l’auditorium qui a déjà connu quelques productions de ce genre, avec succès la plupart du temps. Les chanteurs se placent sur le devant de la scène ou dans le chœur pour varier les scènes.

La mise en scène a joué avec ce minima, et c’est tant mieux. Le texte nous dit tout, de la couleur de la mer à l’ombre du chêne, de la texture des cheveux de Mélisande à la couleur de la pierre du château. L’imaginaire du spectateur est donc pendu aux lèvres des chanteurs pour piocher dans la palette des couleurs et des sensations. Les vidéos de Thomas Israël s’ouvrent par exemple sur une forêt projetée sur un voile en premier plan, du plus bel effet. Dommage qu’il ajoute ensuite des montages d’images inesthétiques : des mètres de moulures dorées, des queues de comète pour faire descendre les cheveux de Mélisande, des ciels nuageux entrecoupés de visages, parfois juste un œil, pour incarner les personnages absents sur scène. Un effet assez laid…

… Et superflu tant le théâtre se suffit à lui-même. Les trois chanteurs principaux nous présentent avec finesse la psychologie des personnages : Golaud (Duhamel) submergé par une virilité jalouse, Mélisande (Skerath) mystérieuse victime avec sa force intranquille et souterraine, et enfin Pelléas, qui cherche une autre virilité au risque de la folie ou de la perte. Chaque geste de Stanislas de Barbeyrac (Pelléas) incarne cette ambivalence, ce tremblement. Le spectateur d’aujourd’hui peut voir en Mélisande une victime à la parole « libérée », peut s’offusquer de la violence de Golaud, peut se réjouir de la quête sensible de Pelléas. Que l’œuvre résonne à ce niveau-là, ou plus profondément au niveau de l’âme (le livret poétique en a la puissance), le spectateur ne devrait qu’en sortir bouleversé. « Pelléas et Mélisande » possède une force mystérieuse qui nous plonge dans les limbes de la conscience. Son drame semble un conte irréel mais aucune magie ne vient résoudre les tensions par un « ils vécurent heureux ». L’auditeur peut chercher son salut dans texte poétique. Comme Baudelaire il va « Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ? Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau ! »

Mais la dernière note achevée le constat est maussade. Je n’ai rien trouvé du nouveau ! Autour de moi, les applaudissements du public ce vendredi soir n’ont pas fait trembler l’auditorium de Bordeaux. Ingratitude ! pourrait-on s’exclamer. Ou alors chercher des raisons dans les tensions palpables entre les artisans de cette production. Des saluts timides et confus (les chanteurs ne savent pas où se mettre, le rideau tombe sur le chef) qui ressemblent plus à un « ouf » de soulagement qu’un « hourra » de réussite. Les musiciens de l’orchestre ne semblaient pas avoir envie de partager ce travail avec leur chef (et directeur) : l’un d’eux a même sorti son mouchoir pour nettoyer sa contrebasse ! Dans « La Nuit américaine », Truffaut raconte le tournage catastrophique d’un film où tous les acteurs se querellent. Truffaut, qui s’incarne lui-même, fait bonne figure et affirme au journaliste venu l’interviewer : « J’espère que le public aura autant de plaisir à voir ce film que nous avons eu à le réaliser ».

Vendredi 19 janvier, auditorium de Bordeaux. Photos J.Benhamou.

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