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Les comédies musicales de l’écran à la scène

ENQUETE – « Grease », « Dirty dancing », « Bodygard »… Ces films musicaux à succès reviennent à l’affiche sous forme de spectacle musicaux. Analyse d’un phénomène.

Si la phrase « On ne laisse pas Bébé dans un coin » vous fait sourire béatement, ou si « Mon amour je t’attendrai toute ma vie » vous donne envie de sortir votre parapluie, vous êtes la cible idéale pour une nouvelle tendance des scènes mondiales : les spectacles adaptés des films musicaux. « Dirty Dancing », « Les parapluies de Cherbourg », « Grease », « Bodyguard », « Priscilla, folle du Désert »… la liste est longue. Les succès sont généralement au rendez-vous : à Paris, « Priscilla » est prolongé jusqu’en avril. « Dirty Dancing » fait un large tour de France. A Paris, « Bodyguard, le musical », lancé en février, semble s’essouffler tandis que « Grease » joue les prolongations jusqu’au 8 juillet, après avoir franchi le cap des 200 000 billets vendus.

Une attente du public
Les producteurs misent sur des valeurs sûres, des films qui ont engrangé des millions de spectateurs dans le monde (500 millions pour « Diry Dancing », 400 pour « Bodyguard ») ou marqué profondément les esprits. « Les Parapluies de Cherbourg est une référence. Ce titre génère une certaine attente du public », explique Patrick Leterme, le directeur musical et artistique de l’adaptation scénique des « Parapluies de Cherbourg » à l’affiche pour deux soirs au Pin Galant de Mérignac (33). Surprise du festival de Cannes de 1964, ce film de Jacques Demy et Michel Legrand est entièrement chanté. Son adaptation à la scène – une co-production franco-belge – reprend les 90 minutes de la partition signée Michel Legrand, jouée en direct par un orchestre de vingt musiciens.

L’histoire des comédies musicales – musical en anglais – avait plutôt connu le schéma inverse : un « musical » de Broadway était adapté en film par Hollywood. De « Singing in the Rain » au « Violon sur le toit » en passant par « La Mélodie du Bonheur », les films ont permis à des centaines de comédies musicales de conquérir le monde. Les dessins animés se sont eux aussi offert une nouvelle vie sur la scène : The Lion King Musical, spectacle créé en 1999 à partir du film de Disney, est visible au Lyceum Theatre de Londres six jours sur sept, jusqu’en septembre !

La question pour ces nouveaux spectacles est de savoir s’il faut copier le film ou s’en dégager. « Les deux !, répond Patrick Leterme. Le souvenir collectif de l’histoire est lié au film et, dans le cas des « Parapluies de Cherbourg », à un visuel très fort. J’aurais pu imaginer une nouvelle version en noir et blanc, mais je sais que son succès tient aussi à l’univers visuel de Jacques Demy. Il y a chez lui ce contraste entre une histoire mélancolique et des couleurs vives associées au bonheur, au plaisir. Ce contraste fait la magie du film… on a donc envie de garder ces couleurs technicolor, en prenant néanmoins d’autres teintes. »

Le « Porté bébé »
Un film musical n’a pas les même ficelles qu’un spectacle musical. Au cinéma, une scène tient avec un ou deux personnages. Un spectacle musical doit alterner des solos, des duos avec des scènes en groupe. Charlotte Bermond incarne Penny, la danseuse de « Dirty Dancing » qui, ne pouvant pas monter sur scène (après avoir subi un avortement clandestin), est remplacée par Bébé. « Il y a forcément une adaptation nécessaire, explique la comédienne et danseuse. Les chorégraphies ont été refaites pour la scène, notamment la grande scène du mambo. Mais les moments cultes du film ont été bien sûr conservés comme le fameux « porté de Bébé » C’est ainsi que les danseurs du monde entier désignent le grand porté de la scène finale de « Dirty Dancing » ! Cet équilibre entre respect et évolution est plus simple pour Eleanor Bernstein : la créatrice du spectacle « Dirty Dancing, l’histoire originale sur scène » n’est autre que la scénariste du film !

Élément clef d’un spectacle, le rythme est aussi l’un des enjeux des adaptations des films musicaux à la scène. Si le montage cinéma permet de passer d’une rue à un appartement en un clin d’œil, il en est autrement au théâtre. « Le scénario d’un film n’intègre pas certaines conventions du théâtre, comme les temps de pause pour les changements de décor», explique Patrick Leterme. « Les Parapluies » commence par des mini-scènes qui nous présentent chaque personnage dans son décor… Comment rendre cela sur scène ? « Nous avons utilisé des mini-vidéos et découpé l’espace scénique grâce à des rideaux noirs qui créent des « fenêtres », dévoile le directeur artistique. Au cinéma, c’est le réalisateur qui choisit ce qu’on regarde. Au théâtre, c’est l’inverse : l’œil du public se balade partout où il veut. Notre système permet de guider ce regard. Les nouveautés techniques nous le permettent : il y a 20 ou 30 ans, il aurait été beaucoup plus compliqué d’adapter un film. »

Au risque de surprendre les lecteurs, Patrick Leterme ose affirmer : « Camille Nicolas a plus de mérite que Catherine Deneuve » ! La jeune femme qui incarne Geneviève dans le spectacle « Les Parapluies de Cherbourg » joue la comédie et chante, quand Catherine Deneuve était doublée tout au long du film. Le choix des chanteurs de ces comédies musicales est donc essentiel : « On est très attentifs à ce qu’ils dégagent en chantant, témoigne Patrick Leterme. Pas question de prendre un artiste dont la technique vocale provoque des grimaces, car il sera filmé en gros plan. Et nous veillons aussi à prendre des chanteurs qui ont un vrai contact avec le français. Le texte ne doit pas sonner ni « pop » ni « opérette », encore moins ringard. » Ne pas faire ringard, c’est l’un des enjeux des comédiens-chanteurs de « Dirty dancing ». Il faut avoir un certain aplomb pour lancer une phrase comme « Johnny, arrête de courir après ton destin comme un cheval sauvage ». « Ca demande un gros exercice, s’amuse Charlotte Bermond. Bien sûr on a eu quelques fous-rires pendant les répétitions mais nous avons pris les choses au sérieux. Si ce film a eu autant de succès, c’est aussi qu’il véhicule certains messages : droit à l’avortement, liberté féminine, racisme, etc. »

Le public traverse les générations : les adultes qui ont vu les films dans leur adolescence. Les mamans qui ont transmis leur passion pour « Dirty Dancing » à leur fille. Le public est composé aussi des fans qui connaissent les répliques par cœur. Comme l’a constaté Charlotte Bermond : « les spectateurs revivent leur jeunesse et ces moments cultes qui les ont fait vibrer. »

Les Parapluies de Cherbourg, Mardi 27 mars à 20h 30 et mercredi 28 mars à 20h30, Pin Galant. Prix des places : 38 à 43 euros. 05 56 97 82 82
Dirty Dancing : http://www.dirty-dancing.fr/
Crédit photos:Philippe Frétault


Article paru dans Sud Ouest du dimanche 18 mars 2018.

1 Comments

  • Article très intéressant !
    Je rêve d’un spectacle musical basé sur « All that jazz » (« Que le spectacle commence » en français) de Bob Fosse.
    C’est la comédie (ou plutôt le drame) musical qui m’a fait comprendre l’importance de ce genre au cinéma. Au delà de la musique et des chorégraphies vertigineuses, c’est simplement un des plus beaux films que j’ai vu ; la mise en scène de la mise en scène de sa propre mort.

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