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Un Brahms, deux sonates et trois trains

CD – Sommet de la musique chambre, les sonates pour piano et violoncelle op.38 et op.99 de Johannes Brahms sont une incitation au voyage. Encore faut-il choisir la bonne compagnie !

La première sonate pour violoncelle et piano a été composée de 1862 à 1865 par un Brahms d’une trentaine d’années qui semble attaché à exposer le lyrisme d’un violoncelle que l’on compare souvent à la voix humaine. Il a écrit sa seconde sonate pour ces deux instruments 24 ans plus tard, en exploitant plus largement l’étendue de la tessiture du violoncelle, en particulier dans l’aigu. Caractéristique commune de ces deux sonates, le rôle du piano n’est jamais annexe : le dialogue entre les deux instruments est incessant et complexe, inscrivant ces deux œuvres au cœur de la musique de chambre du compositeur.

Lorsqu’un journaliste demande à un chambriste quel paysage lui évoque Brahms, le corps du virtuose s’anime généralement de mouvements amples et variés, qualifiant de facto – et adroitement – la musique de Johannes. Sauf. Sauf si le concertiste a découvert la musique de chambre de Brahms avec le quatuor op. 25, dans l’interprétation mythique d’Argerich, Kremer, Bashmet et Maisky, paru en 2004 chez Deutsche Grammophon. Le musicien se mue alors en danseur dopaminé, réalisant des mouvements plus proches de la Tecktonik que de Petipa. Un mot semble en effet se dégager de cette interprétation : urgence.

Ce même parti-pris jaillit du CD de Gary Hoffman et Claire Désert (La Dolce Volta). Dès les premières secondes, l’auditeur, en état de choc, est transporté par l’urgence. Les interprètes semblent être en constant retard et pourtant la musique est toujours en place. Cette ballade vers des paysages sans cesse renouvelés est d’autant plus grisante que le violoncelliste n’écrase jamais la pianiste, l’un semblant tirer l’autre vers l’avant, les rôles s’inversant peu après. Ces sonates roulent comme un train fou qui a rendez-vous avec la vie.

Arrivé au terminus, haletant, l’amateur de musique de chambre n’a qu’une envie, celle de voyager encore. Aussi n’hésite-t-il pas à monter dans la locomotive de Jean-Guihem Queyras et Alexandre Tharaud (Warner Classics). Regardant d’abord le panorama défiler à sa droite, il s’extasie sur le son du violoncelle : quelle chaleur, quels contrastes ! Puis, il se tourne vers sa gauche et, là encore, il est admiratif de la musicalité qui ressort des doigts du pianiste. Mais lorsqu’il repositionne sa tête au centre, pour éviter le torticolis, il s’étonne : serait-il en manque d’oxygène ? Les paysages latéraux ne semblent pas toujours coïncider et, parfois, le train semble hésiter, comme par un jour de grève des aiguilleurs SNCF. Des Danses Hongroises transcrites pour violoncelle et piano par les interprètes complètent sans l’embellir un trajet qui reste cependant fort en émotions.

 

Le mélomane pur et dur ne peut s’arrêter là. Il saute ainsi dans le dernier train qui le reconduit chez lui. Avec Hélène Dautry et Sandra Chamoux (Lyrinx) aux commandes, il atterrit. Si les paysages projetés sont moins éclatants, faute à une prise de son qui déséquilibre les deux instruments et ne les met guère en valeur, l’auditeur apaisé profite de toutes les couleurs de Brahms. Ce CD prend en effet le contre-pied des deux précédents : des partis-pris moins clivants ainsi qu’une lecture à quatre yeux, proche de la partition. Un dernier voyage des plus agréables donc, que l’on pourrait recommander à celui qui souhaite écouter pour la première fois ces merveilleuses sonates.

 

 

Sonates pour violoncelle et piano n° 1 op. 38 et n° 2 op. 99
– Gary Hoffman (violoncelle), Claire Désert (piano) paru chez La Dolce Volta en novembre 2017
– Jean-Guihen Queyras (violoncelle), Alexandre Tharaud (piano) paru chez Warner Classics en janvier 2018
– Hélène Dautry (violoncelle), Sandra Chamoux (piano) paru chez Lyrinx en novembre 2017

 

 

 

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