Festival de Saintes 20018 : compte-rendus au fil des jours Jupiter Saintes DR Full view

Festival de Saintes 20018 : compte-rendus au fil des jours

Jour 1 et 2 : Dans le vent

« D’un point de vue capillaire, c’est déjà étonnant », s’amuse une critique musicale en regardant l’ensemble Graindelavoix s’installer, samedi soir dans l’abbatiale. Quand les musiciens au Concert de Paris, sous la Tour Eiffel, rivalisent de belles tenus et de coupes impeccables, à Saintes, l’essentiel est ailleurs. Dans leur programme « Vêpres chypriotes », les Graindelavoix étonnent avec leur style, leurs timbres, leur sensibilité musicale. La voix de bourdon (très grave) d’un chanteur réponds aux modulations arabisantes d’un autre (mention spéciale au chanteur Adrian Sîrbu) et l’on passe de la polyphonie médiévale de Jean Hanelle aux chants traditionnel gréco-byzantin… en prenant tout pour de la musique contemporaine ! L’oreille mets quelques minutes à s’habituer à ce « grain » puis se laisse embarquer dans ce captivant voyage.

Les cheveux de Jean Rondeau font aussi parler d’eux. Son « look Robinson Crusoé » n’entame heureusement « rien de son talent » commente une festivalière ! Il est l’une des planètes du nouvel ensemble Jupiter qui faisait l’ouverture de cette édition 2018. Certains musiciens manquants à l’appel, la constellation formée autour de Thomas Dunford était un peu fragile, jouant parfois trop vite (le Concerto pour Luth) ou trop fort (« Juditha Triumphans »), mais sans que le talent ne soit entamé. La soprano Lea Desandre est une magicienne : sa technique vocale est si parfaite, le son si bien placé à la hauteur des pommettes qu’elle a à peine besoin d’ouvrir la bouche pour briller dans les airs pyrotechniques de Vivaldi. On pourrait croire qu’elle chante avec les yeux !

Aucun commentaire n’est parvenu à nos oreilles quant à la barbe de Stephan MacLeod ! Pourtant sa direction dans les Cantates était fournie d’idées musicales. Il a présenté en amont son intime conviction : Bach a choisi de mettre des chorals, airs connus, dans ses Cantates pour « rassurer le public de Leipzig déboussolé par l’originalité de sa musique ». Dirigeant face au public, MacLeod propose un superbe accompagnement léger et profond pour incarner la confiance du Chrétien face aux difficultés. Il réussit à établir via la musique, une communion entre les festivaliers.

Jour 3 : Le mariage des percussions et du clavecin
Le festival de Saintes a fait entendre hier une œuvre pour la première fois .
« Dolce Volcano » (le volcan doux) est le titre de la pièce pour percussions et clavecin donnée à entendre pour la première fois, hier, au Théâtre Gallia. Elle est signée Philippe Schoeller, Français né en 1957, et confronte deux univers musicaux très différents : le clavecin intimiste du XVIIIe siècle et des percussions de tous horizons, des bols tibétains aux conga cubaines. Cette commande passée par le Festival de Saintes est à l’initiative du percussionniste Florent Jodelet qui semble savoir jouer de toutes les percussions même d’un gros ressort en métal ! Le métal et le bois : voilà les deux matériaux communs à ces tambours de toutes sortes et au clavecin joué par Maude Gratton. Dans la première partie de l’œuvre, Schoeller s’appuie sur des sonorités communes pour souligner des caractères opposés, « le mariage de la carpe et du lapin » commentait-il plus tôt dans la journée lors d’une rencontre avec son public. Les percussions deviennent mélodiques. Le clavecin devient percussif et pousse Maude Graton vers une virtuosité impressionnante.

Déjà en amont du concert, le programme savamment pensé par Gratton et Jodelet avait fait bougé les lignes et éveillé les oreilles : un Canon de J.S. Bach ou un Prélude de Couperin étaient joués aux percussions tandis que le « vieux » clavecin jouait du Ligeti, compositeur du XXe siècle. Les compositions plus modernes poussaient le confrontation de manière plus subtile et donc plus intéressante. Le clavecin impérieux rivalisant avec des nuits d’oiseaux agités (une bande préenregistrée) de la compositrice Graciane Finzi ou encore les captivantes « Anaphores pour clavecin et percussions » de François-Bernard Mâche.

La deuxième partie de « Dolce Volcano » allait dans ce sens : les détails de l’écriture de Schoeller, servies par d’excellent musiciens, font entendre une musique de la vivacité et de la délicatesse. En attendant, les cluster (un avant bras franchement appuyé sur tout le clavier du clavecin) des goulettes incandescentes formées par la lave frappant un rocher.

Jours 4 et 5 : des Maîtres d’art

Nourri au meilleur de la musique baroque, le public du festival de Saintes a ses habitudes. Cette édition 2018 lui demande de la souplesse. Ayant entendu, chaque année, depuis 5 ans les Vox Luminis dans le répertoire sacré allemand, il peut être décontenancé par leur concert de dimanche. Lionel Meunier ventait jadis « l’esprit d’artisan » nécessaire pour bien interpréter la musique de Bach et consorts. En jouant la musique sacrée de Rameau, avec un ensemble en grand effectif, il montre que les Vox Luminis sont passés d’artisans à maîtres d’art.

Leur programme a pour ambition de faire entendre Rameau, le compositeur des « Indes galantes », dans ses œuvres de musique sacrée. Ses Motets exigent tout le sérieux requis par le sujet mais aussi une pointe de sel dramatique, opératique, typique du maître de l’opéra baroque français. La soprano Stéphanie True se sort à merveille de cette équation. Son art du jeu théâtral a été révélé par le travail des Vox Luminis sur le « King Arthur » de Purcell. Sa voix est aussi limpide et vibrante que dans les œuvres de la famille Bach, le jeu en plus. Zsuzi Toth, sa consœur, est moins à l’aise. Sa voix incroyable, qu’on a cru infaillible, chantait légèrement bas… la faute à son pied cassé sans doute. Le « Quam dilecta » de Rameau restera gravé dans la pierre de l’Abbaye : « que tes demeures sont aimables, Seigneur » dit le texte.

Il dit aussi « Le passereau même trouve une maison / Et la tourterelle un nid pour ses petits »… Et ne croit pas si bien dire. Une famille d’oiseaux s’est installée dans l’abbatiale et la critique musicale se doit d’en faire la recension car… ces joyeux chanteurs participent à chaque concert ! Signalons leur délicate prestation aux côtés de Claire-Marie Le Gay, pianiste qui a donné un excellent programme Bach/Dutilleux/Debussy sur piano moderne. Ils ont accompagné de manière discrète le poignant récital de Lucile Richardot et de l’ensemble Correspondances. On les attend demain dans les Cantates de Bach !

Jour 6, 7 et 8 : réjouissantes inconnus

Pour sa 47e édition le Festival de Saintes a misé sur la nouveauté, même si ces nouveautés datent de… 1697 ! Vendredi soir, les festivaliers ont pu entendre un opéra « rare ». Comprenez : qu’on n’a pas joué depuis des siècles. « Issé », pastorale héroïque d’André Cardinal Destouches a tous les ingrédients des opéras de l’époque de Louis XIV. De jeunes amoureux – héros, nymphes, dieux – se courent après et racontent en chansons leurs déboires amoureux. En solo ou en duo, ils appellent à la rescousse le dieu Amour, la raison, la destiné, etc. Comprendre les atermoiements de leurs cœurs n’est pas facile à l’auditeur du XXIe siècle mais ce n’est pas essentiel pour aimer. Le rythme et la musique suffisent, tant qu’y on met la juste énergie et la bonne intelligence musicale.

Le chef d’orchestre Louis-Noël Bestion de Camboulas réussit la recette. Il mène sa troupe, Les Surprises, avec passion, précision et un appétit contagieux, sans oublier d’être un formidable claveciniste. Les chanteurs dont il s’entoure répondent idéalement au « casting ». Issé (Eugénie Lefebvre) se présente comme une ingénue et gagne peu à peu en repartie pour devenir une belle tragédienne. Le Dieu Apollon (Martial Pauliat) est beau, son discours enjôleur mais sa voix imposante peut montrer quelques faiblesses, quand l’amour lui résiste : bien vu ! Le baryton Etienne Bazola offre lui aussi un très beau timbre et une captivante présence scénique. « Pastorale » oblige, un des musiciens doit, dans la partition mimer le chant des oiseaux… c’était sans compter sur la famille de rouges-queues domiciliée dans l’abbatiale. Rires complices des musiciens et du public.

Rare aussi était le répertoire choisi par la Maîtrise de Radio France. Les jeunes voix de sopranos et d’alto de ce chœur d’enfants chantaient les Fables de la Fontaine mises en musique par différents compositeurs dont Marie-Madeleine Duruflé. L’épouse de Maurice Duruflé, compositeur également, possède une écriture d’une étonnante richesse mélodique qui revigore la « lecture » de ces fables archi-connues. Richesse aussi chez Mel Bonis compositrice d’œuvres pour piano seul jouées lors de ce concert. Elle signe des pièces méditatives d’une grande beauté.

Beauté renversante enfin des huit voix des « Voces 8 » ! Au « match » qui oppose les traditions vocales française et anglaise, cet ensemble britannique remporte le jeu. Leur huit voix sont d’une justesse phénoménale. Un simple son à l’harmonica et ils enchaînent chacun sur la note juste et se suivent sans le moindre faux pas. Leur style décontracté – ils commentent les morceaux et encouragent le public à applaudir entre les morceaux – a séduit les auditeurs de tous âges : les jeunes chanteurs du stage « Ma semaine (en)chantée » se sont précipités pour avoir un autographe.

Les 29 concerts répartis sur 9 journées ont permis l’édition de 10 961 billets. Ce chiffre pourrait conclure à un taux de remplissage de 80% mais il reste encore imprécis car l’Abbaye aux Dames a subi une panne de serveur de sa billetterie pendant deux jours (samedi 14 et dimanche 15). Il faut attendre que soit reporté ce qui a été inscrit… à la main ! Et ce chiffre ne rendra pas compte des nombreux spectateurs qui ont pu entendre librement les musiciens car, à Saintes, les répétitions sont libres et gratuites ce qui, parmi les centaines de festivals en France, est… très rare.

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