La balade basque des sœurs Labèque Labeque Quincena 2018 Full view

La balade basque des sœurs Labèque

INTERVIEW – Nées à Bayonne, les deux pianistes Katia et Marielle Labèque signent dans leur dernier disque « Amoria » une déclaration d’amour à la musique basque. Nous les avons rencontrées fin aout à Saint-Sébastien où elles présentaient ce programme pour la première fois, en attendant de le donner le 14 septembre à Saint Jean de Luz.

Ni Bach, ni Gershwin : « Amoria » créée la surprise !
Marielle : « Amoria » est un parcours très personnel à travers la musique basque, depuis les pages magnifiques de l’époque baroque jusqu’à celles d’Alberto Iglesias (compositeur des musiques des films de Pedro Almodovar, ndlr). La plupart de ces musiques nous étaient inconnus. Évidemment, la musique basque ne se limite pas à cette route qu’on trace. Le répertoire est très grand. Dans chaque siècle il y aurait à développer. Katia a fait un immense travail avec Thierry Biscary (chanteur et percussionniste basque) à Eresbil !

Eresbil ?
Katia : C’est un centre, à la frontière entre France et Espagne, où ont été recueillis toutes les partitions de musique basques depuis des siècles. Des centaines de partitions, c’est affolant ! La plupart sont « chiffrés » c’est-à-dire que n’est inscrit qu’une mélodie et un code musical permettant d’imaginer un accompagnement, un principe qui vaut pour la plupart des musiques anciennes. « Con amores la mi madre », mélodie du XVIe siècle de Joanes Antxieta,  a été arrangée par le contre-ténor Carlos Mena. De même Elena de Murgui Urreta, a adaptée la Sarabande de Bernardo Zala Galdeano, datant du XVIIe siècle, pour sa viole de gambe et un quatre mains au piano-forte. Pour les chants populaires – comme le fameux « Agota » – il n’y a que la mélodie et nous avons sollicité plusieurs arrangeurs afin d’avoir des couleurs différentes.


C’est un projet très ambitieux, non ?

Marielle : oui ! Rien que d’un point de vue logistique « Amoria » a été compliqué. Nous avons enregistré chez nous à Rome, dans le studio de l’arrangeur David Chalmin à Saint-Pée-sur-Nivelle, au fin fond du pays basque avec le chœur d’enfants Escolanía Easo Araoz Gazte, et à Elkar, le studio mythique pour la musique basque. Avant cela, il a fallu se retrouver, faire le choix des partitions, déchiffrer, garder, abandonner…

Si l’on faisait le même travail pour la musique française on associerait Couperin, Berlioz, Chopin, des compositeurs très différents. Comment trouver une unité de style ?
Katia : Oui, c’est vrai ! Le lien est fait par la musique traditionnelle. Les racines de la musique traditionnelle au pays basque sont très profondes. Les compositeurs basques se sont inspirés de cette culture très ancienne… jusqu’à une certaine époque. Il y a une rupture au XXIe siècle : nous avons eu du mal à trouver des compositeurs contemporains qui aient gardé la tradition comme l’ont fait, au XIXe siècle, Pablo Sarasate, Padre Donostia ou Jesus Guridi.

Et Maurice Ravel ?
Marielle : Maurice Ravel a été notre point de départ. Né à Ciboure, il adorait la culture basque, écoutait des chanteurs et connaissait les instruments, et surtout Ravel parlait l’euskara. Toutes ces années où nous avons travaillé Ravel, je ne me doutais pas qu’il se définissait autant comme « musicien basque ». Il a rencontré Padre Donostia…

Katia : … Donostia est une très grande figure de la culture basque. Ce prêtre a recueilli des centaines de mélodies populaires, tout comme Guridi, l’un des grands noms de la musique basque. Pour être honnête il n’y a pas de lien musical d’une pièce à l’autre. Le lien est un amour commun pour la tradition basque. Voila pourquoi nous tenions à ce que la première de ce programme soit donné à la Quincena Musical de Saint-Sebastien, au Kursaal, dans l’une des meilleures salles de la région.

Vous aviez déjà donné un Boléro en version basque…
Katia : Qui a très bien été accueilli. Les gens étaient septiques au début, nous aussi d’ailleurs car nous pensions comme beaucoup que le Boléro ne tient que par l’orchestration. Mais le Boléro est magique et la version pour deux pianos écrite par Ravel est magnifique. Pourtant il manquait quelque chose. Au fur et à mesure que nous construisions la partie de percussion avec Thierry Biscary et son ensemble Hegiak, nous avons été convaincus. Quand il a commencé à écrire le Boléro, Ravel était sur la côte basque, il avait le son de l’atabal et du txistu  dans les oreilles. Dans le disque nous avons utilisé des paroles de Ravel sur le pays basque. Personne ne définit mieux que lui ce que nous ressentons pour le pays basque.

Avez-vous grandi dans la culture basque ?
Katia : Dans notre jeunesse on ne parlait pas l’euskara– Franco avait interdit la langue – et nous avons quitté Bayonne très jeunes, à 11 et 13 ans, pour poursuivre nos études à Paris. Néanmoins, grâce à notre père, notre enfance a été bercée par les chansons basques transmises de génération en génération. Le peuple basque est très fier. Il a lutté pour conserver sa culture. Je trouve cela très beau.

Marielle : mon père adorait les chœurs basques tout comme Luciano Berio (compositeur italien 1925-2003, ndlr). Berio était très ami avec notre mère et quand il venait chez nous, il demandait à entendre des chants basques. Les basques ne peuvent s’empêcher de chanter ! Voilà pourquoi ce disque se devait d’être très vocal.

« Amoria » est un retour aux sources ?
Marielle : J’avais envie de rendre hommage à ce pays que j’aime tellement et de plus en plus. Les racines basques sont des racines très fortes. « Amoria » arrive à un bon moment de notre vie.

Katia : On dit que les basques reviennent toujours au pays. Les basques sont de très grands voyageurs mais ils reviennent toujours. Ce programme est une façon de revenir à nos racines. Nous espérons porter ce projet partout… sans doute dans une forme réduite car il est difficile de faire voyager un chœur de 55 enfants !

Et l’Euskara ?
Marielle : un peu, mais c’est une langue si difficile ! Quand nous sommes tous ensemble, les musiciens parlent euskara.

Katia : la langue est aussi très importante mais le fait d’être né au Pays basque te confère l’identité. Nous avons joué avec les grands plus orchestre, les plus grands chefs. Nous arrivons à un âge où l’on veut se faire plaisir, avec les gens qu’on aime, qu’on admire, avec qui on partage une vraie complicité. Il y a entre l’équipe d’Amoria un bel esprit solidarité. Le pays basque nous donne cela.

Concert : Vendredi 14 septembre, 20h30, église de Saint-Jean-de-Luz. 20 à 50 euros. http://festivalravel.com/

POURQUOI ON AIME ?

« Amoria », Katia et Marielle Labèque, Deutsche Grammophon.
Eclectique, inouï et touchant, ce projet est absolument unique, comme souvent les sœurs savent le faire. « Amoria nest ni un parcours musicologique, bien qu’il fasse entendre des partitions oubliées. Ni encore un projet de pianistes puisqu’il donne la part belle à la voix : celle du contre-ténor Carlos Mena rivalise de beauté avec les voix traditionnelles de l’ensemble de Thierry Biscary. Il faut les voir chanter en cercle, comme on le fait lors des fêtes dans le pays basque. Il n’y a pas d’unité de style dans ce disque mais une vraie union des cœurs.  « Amoria » est un projet improbable mais qui touche profondément, tout ce qu’on aime à Classique mais pas has been !

 

Leave a comment