COMPTE-RENDU – Grand succès du XIXe siècle, Le Postillon de Longjumeau, opéra d’Adolphe Adam, à l’humour si français, fait un retour remarqué à l’Opéra Comique à Paris.

Jean de Santeuil (1630-1697) fut un des derniers apôtres de la poésie néo-latine, auteur notamment des Hymni sacri et d’Opera poetica. Saint-Simon le trouvait « plein d’esprit de feu, de caprices les plus plaisants, qui le rendaient d’excellente compagnie ». De caprice il est question jusque dans son agonie, provoquée par une plaisanterie du duc de Bourbon, trouvant plaisant de verser sa tabatière dans le verre de vin de Santeuil : « les vomissements et la fièvre le prirent, et en deux fois vingt-quatre heures, le malheureux mourut dans des douleurs de damné, mais dans les sentiments d’une grande pénitence » (Mémoires, II, 2).

Cette anecdote n’aurait pas dépareillé dans le livret du Postillon de Lonjumeau, vaudeville avant tout, mais pas que. De Santeuil, Adolphe de Leuven et Léon-Lévy Brunswick, librettistes de cet opéra-comique, en ont repris la devise : «castigat ridendo mores», la comédie corrige les mœurs par le rire. Dans Le Postillon, la vanité, l’arrivisme, les blandices terrestres, les manigances de cour et même une senteur de misogynie sont réprouvés par le truchement de la badinerie.

Sous une intrigue à première vue on ne peut plus classique (le personnage principal est amené à choisir la gloire et les ors plutôt que l’amour, choix que la promise lui fera regretter par la suite) se cache une certaine dose d’auto-dérision : à l’écoute d’airs de grande bravoure (ah ! ce fameux contre-ré !), le spectateur est amené à simultanément apprécier et se gausser de ces pyrotechnies. Savoureux.

Roy Andersson sous Prozac

La mise en scène et la chorégraphie, très travaillées, de cette nouvelle production de l’Opéra Comique (une œuvre absente de la salle Favart depuis 1894 !), amplifient le côté protéiforme du ressort comique. Le résultat est aussi frais qu’un sorbet-drink à la framboise en plein cœur d’une canicule, pour peu que l’on ne soit pas allergique à l’univers fantastique de Michel Fau, metteur en scène et comédien.

Les tableaux sont luxuriants, en accord avec les costumes de Christian Lacroix, mais rien n’est inutile, le résultat ressemblant à un plan séquence d’un Roy Andersson sous Prozac. L’exemple le plus flagrant se situe à la naissance du deuxième acte, lorsque le rideau s’ouvre. Michel Fau est seul sur scène, transformé en femme de chambre. Il n’esquisse pas un mouvement et pourtant les rires fusent. Mais, au-delà de la potacherie, le caractère, presque l’intrigue de l’acte et du suivant sont dévoilés dans l’attitude physique du comédien, son maquillage, son habillement.

Le persiflage et l’humour sont également très discernables dans la musique, et en premier lieu dans la partition, que ce soit dans des reprises ironiques à l’orchestre de mélodies chantées ou dans certaines transitions harmoniques soudaines, provoquant un changement brutal des sentiments exprimés (de la raillerie à la langueur, par exemple).

Sébastien Rouland dirige avec grande rigueur et une pointe de malice un très bon orchestre de l’Opéra de Rouen Normandie.  Mais ce sont surtout les prestations des chanteurs – tant du point de vue dramatique que lyrique – qui hissent le Postillon au sommet de l’opéra bouffe. Combien de ténors peuvent actuellement assurer une prestation aussi convaincante que celle de Michael Spyres, remarquable jusque dans la diction ? Mention spéciale à la grande variété de couleurs de sa voix, qu’il met au service de la dramaturgie. Pour lui rendre la réplique, la soprano Florie Valiquette, certes un peu moins sonore, est techniquement à la hauteur et se distingue par une voix riche de nuances. Elle campe parfaitement un double rôle que n’aurait pas renié la tout aussi féministe et féminine Marlène Schiappa. Le reste de la production ne démérite en rien et complète parfaitement cet exercice de cabotinage à la française.

Lors de la dernière représentation de ce Postillon, quelques spectateurs ont laissé entendre leur déception de ne pouvoir profiter d’une nouvelle date. Il ne leur reste qu’à réécouter l’opéra capté par France Musique.

Le Postillon de Lonjumeau d’Adolphe Adam, mise en scène Michel Fau, direction musicale Sébastien Rouland (Orchestre de l’Opéra de Rouen Normandie). Présenté à l’Opéra-Comique, à Paris, du 30 mars au 9 avril 2019.