INTERVIEW – Après son génial Beethoven Journey, le pianiste Leif Ove Andsnes s’embarque pour quatre ans de concerts avec la musique de Mozart. L’excellent Mahler Chamber Orchestra est toujours son navire favori. Ce MOZART MOMENTUM 1785/1786, qui doit aboutir à une série d’enregistrements, passe par une tournée française du 16 au 18 mai 2019 : Andsnes interprète dans la même soirée deux des plus beaux concertos du maître de Salzbourg.

Si vous deviez faire l’effort de retenir un seul nom d’un artiste classique, que ce soit celui-là ! Leif Ove Andsnes rassemble à lui seul toutes les qualités majeures qu’un pianiste doit posséder : une intelligence musicale rare, une technique lui permettant de réaliser ses idées, une personnalité attachante et un humanisme engagé.

Il retrouve le Mahler Chamber Orchestra pour explorer deux années particulièrement remarquables de l’histoire de la musique classique avec MOZART MOMENTUM 1785/1786, un nouveau projet de concerts et d’enregistrements qui durera quatre ans (2019-2022). Il nous a accordé un long moment, dans un salon du Théâtre des Champs-Elysées, pour parler de lui et de Mozart.

Qu’auriez-vous fait si vous n’aviez pas été pianiste professionnel ?

Surement pas des maths car c’était le domaine de mon père ! J’ai eu le sentiment d’être pianiste avant même de faire le choix de l’être. La Norvège est une petite communauté et il y avait peu de professeurs autour de moi, et encore moins de musiciens professionnels. Jusqu’à 14 ans, j’ai appris avec mes parents qui étaient professeurs. Ma carrière n’a commencé qu’à 16 ans quand mon professeur Jiri Hlinka, un Tchèque, m’a fait faire mes premiers récitals. Là je me suis dit : je suis un pianiste.

Haydn a écrit très tôt combien la musique de Mozart était profonde, personnelle, émotionnelle… Êtes-vous d’accord ?

Je suis d’accord et même plus encore ! La musique de Mozart a cette qualité toute personnelle de montrer la diversité des émotions, de la condition humaine, de rester magique et énigmatique. Haydn ne peut supporter la comparaison. Pauvre Haydn : dès qu’on le met à côté de Mozart, il perd à chaque fois ! 

Et Beethoven, qui vous a accompagné pendant plusieurs années ?

Une musique incroyable aussi mais plus radicale : tout dans Beethoven est sincère. Son génie est plus évident. Il va droit au but. Il n’y a pas de théâtre… d’ailleurs il n’a composé qu’un opéra. Mozart se cache derrière les rôles, il pleure des larmes de crocodile parfois. Il est parfois difficile pour nous de comprendre ses propres émotions, de sentir ce qui est réellement dramatique et ce qui ne l’est pas. Les concertos pour piano sont un bon exemple : la plupart sont écrits en mode majeur (détails ici, ndlr) et deux en mineur, pendant ce tournant des années 1785-1786. Pourtant, même ceux en majeur diffusent une certaine dualité. Comme si Mozart pleurait d’un œil et riait de l’autre.

Avec le Malher Chamber Orchestra

Vous décrivez les années 1785-86 comme un tournant dans son écriture ?

Au cours des deux années 1785 et 1786, Mozart a composé une série de chefs-d’œuvre extraordinaires qui ont réinventé la nature du concerto pour piano, offrant une plus grande dimension narrative. Le soliste tient une partie très différente vis-à-vis de l’orchestre. La partie de piano a quelque chose d’un Don Giovanni contre le reste du monde, une voix solitaire face à l’orchestre, un héros qui affirme « c’est moi ». Cet équilibre entre le piano et l’orchestre est radicalement nouveau. Pour moi, Mozart voulait se libérer de la société : c’est à cette période qu’il cherche à être un musicien indépendant des commandes et des mécènes… tout en restant le Mozart très élégant, discret et joueur. Un moment clé dans sa vie, d’où le titre de MOZART MOMENTUM.

Pourquoi vous embarquer dans un projet au long cours ?

Ça me recentre. Je l’ai compris avec le projet Beethoven. En tant que pianiste j’ai des opportunités infinies mais un programme, même avec le meilleur orchestre du monde, se limitera toujours à quelques heures de répétitions et une ou deux dates. Ma relation avec le Mahler Chamber Orchestra est unique. Nous pouvons aller tellement plus loin dans l’interprétation, prendre conscience d’achever quelque chose. Avoir le temps de s’ouvrir aux choses donne une liberté énorme et permet la spontanéité. Quand on travaille à un si haut niveau, on peut être très créatif… alors que dans un concert « normal », tu fais ce que tu peux !

Ce Mozart Momentum est associé une dimension pédagogique, c’est important ?

Oh oui, c’est très important pour moi. Dans le projet Beethoven j’ai pu partager avec des gens qui n’entendaient pas ou peu les sons. Partager la musique avec des sourds ? J’étais sceptique… et le résultat m’a profondément transformé. Avec UNBOXING MOZART du Malher Chamber Orchestra, nous allons partager la répétition avec le public. Quelques spectateurs vont déambuler sur le plateau pendant notre travail, en mode gaming. Ils vont pourront s’imprégner de l’œuvre et ressentir comment se construit le concert. UNBOXING MOZART sera lancé à Francfort le 11 mai 2019*.

Tournée :

Programme

Mozart, Maurerische Trauermusik (Musique funèbre maçonnique)
Mozart, Concerto pour piano n° 20 K 466 en ré mineur
Haydn, Symphonie n° 83 (La Poule)
Mozart, Concerto pour piano n° 21 K 467

* Faute de moyens, la partie UNBOXING MOZART ne pourra pas être réalisée lors des concerts français…