REPORTAGE – Pour la toute première fois, sa symphonie était jouée. Le 6 juin dernier, 102 ans précisément après son achèvement, Grande Guerre de Charlotte Sohy a été créée aux Deux scènes de Besançon avec l’Orchestre Victor-Hugo Franche Comté dirigé par la talentueuse Debora Waldman : un grand moment de musique et d’émotions.

On assiste pas tous les jours à une création mondiale, et encore moins de l’œuvre d’une femme dirigée par une femme. Pourtant si la soirée était intitulée Ainsi soient-elles et mettait à l’honneur des compositrices oubliées (Fanny Mendelssohn, Clara Schumann et Charlotte Sohy), chose rare, ce n’est finalement pas le plus important à retenir. A en croire la cheffe Debora Waldman, « quand on dirige, on ne sait plus si c’est une femme ou un homme qui a écrit« .

Une mise en bouche réussie

Bon, maintenant que la question du genre est mise de côté, parlons musique. Il est 20h quand le concert commence au Kursaal, à Besançon. L’Ouverture en ut de Fanny Mendelssohn suivie du Concerto pour piano de Clara Schumann joué par l’incroyable pianiste Marie Vermeulin, mettent dans l’ambiance. Des œuvres d’une sensibilité incroyable, où les surprises musicales tiennent en haleine pendant que nos tripes se resserrent. Le concerto de Clara Schumann, à ce titre, est bluffant. Fougueux et évolutif, il prend tantôt des allures syncopées tantôt des allures de nocturnes. Et quand l’orchestre se met en sourdine, pour laisser place à un duo piano/violoncelle (Sophie Paul Magnien), on verse alors dans la sonate. C’est beau, c’est surprenant, c’est sensible, en un mot : c’est délectable.

A LIRE ÉGALEMENT : Le Concerto pour piano de Clara Schumann est un bijou qu’on n’entend jamais…

Et puis, la hâte commence à presser. L’œuvre mystère qui vient en amont du final de la soirée, s’avère être le troisième mouvement du Quatuor op.25 pour cordes de Charlotte Sohy (1887-1955). Une belle surprise, tenue au premier violon par François-Marie Drieux (également premier violon de l’orchestre Les Siècles). A la fois moderne et archaïque, ce troisième mouvement est une mise en bouche parfaite pour la symphonie qui suivra. Plus encore, il donne envie d’en écouter davantage et de découvrir – avant même d’avoir entendu la suite – tout le répertoire de cette compositrice étonnante et touchante.

Une symphonie autobiographique

Debora Waldman réapparaît alors. L’orchestre reprend vie sous sa baguette, sur les notes sombres et lourdes du premier mouvement – tempétueux ! – de la Symphonie de Charlotte Sohy. D’abord printanier et léger, le premier mouvement s’assombrit pour exploser. « C’est une œuvre très autobiographique » soulignera plus tard, Debora Waldman. Et pour cause, Charlotte Sohy achève ce premier mouvement le 18 novembre 1914, alors que la guerre a été déclarée quelques mois plus tôt et son mari envoyé au front.

Le lendemain du 18 novembre, elle accouche de leur deuxième enfant. Mais quelques mois plus tard, en avril 1915, elle apprend que son mari est mort dans les tranchées. Du moins c’est le premier rapport de l’armée… Il s’en sortira mais Charlotte l’ignore quand elle compose le deuxième mouvement de sa symphonie (qu’elle achève le 14 juillet 1915). Nul besoin de savoir tout cela lorsqu’on écoute son œuvre, tant elle est narrative. Grandiose et affirmé, le troisième et dernier mouvement nous projette à la fois sur le champs de guerre. Du fond de notre fauteuil, on reste bouche-bée.

Œuvre ô combien riche et complète, son interprétation par l’orchestre Victor-Hugo de Franche-Comté et Debora Waldman est tout aussi aboutie. Avec ce que rajoute de magie, l’exhumation d’une pièce pour laquelle il n’existe pas d’enregistrements, pas d’autres musiciens, aucune comparaison possible. Et tant mieux, parce qu’on a la sensation d’avoir été témoin de la découverte d’un trésor.

Un certain combat pour la voir jouer

Un trésor sur lequel veillait discrètement ce soir-là dans la salle, le petit-fils de Charlotte Sohy (de son vrai nom, Charlotte Labey) et de Marcel Labey, François-Henri Labey. Car de ses origines à sa postérité, cette Symphonie aura sauté les obstacles pour être jouée. Sans le travail obstiné de François-Henri, sa rencontre fortuite avec Debora Waldman en 2013 sur le festival Présences Féminines et la passion créatrice de la cheffe d’orchestre, cette soirée n’aurait sûrement jamais eu lieu. « C’est aussi grâce à la confiance de l’orchestre Victor-Hugo Franche-Comté et de son directeur artistique Jean-François Verdier, rajoute Debora Waldman. Jean-François a accepté le projet avant même que je ne lui envoie un extrait de la pièce. Il y a une vraie confiance depuis le départ, c’est incroyable! ». D’autres orchestres, notamment parisiens, avaient refusé cette pièce inconnue…

(c) Morgane Baghlali-Serres

Mais pourquoi une telle pièce a attendu 102 ans pour être jouée? Une longue histoire que François-Henri se plait à conter. « Déposée en 1923 à la SACEM, cette œuvre est remarquée par l’un des précepteurs de ma grand-mère. Seulement quand elle la présente à un concours en 1927, elle ne plait plus. Ce n’est pas une bonne période pour les femmes compositrices… Les hommes partis à la guerre, les femmes les ont remplacés, des femmes aussi capables et douées que les hommes, notamment pour écrire de la musique. Quand les élans de la guerre retombent, les femmes retournent à leur « place »… » C’est l’obstination de François-Henri Labey qui finira par faire connaître l’œuvre de sa grand-mère.

A LIRE ÉGALEMENT : Ministère cherche compositrices

Ancien chef d’orchestre et directeur musical, cet « artisan musical » comme il se définit lui-même, n’a eu de cesse depuis 1974, date à laquelle il a eu accès aux manuscrits de ses grands-parents, d’exhumer et d’explorer les partitions de Charlotte Sohy. Pour voir jouer sa symphonie, François-Henri commence en 2015 à travailler sur les notes . Il transmet une première version à Debora en juin 2018. Depuis, ils travaillent quotidiennement dessus.

« Debora et moi connaissons les 25 000 notes par cœur » s’amuse François-Henri Labey, en nous montrant les échanges sms entre la cheffe d’orchestre et lui. Une noire pointée par-ci, un Forte par là, tous les détails de l’œuvre ont été épluchés et revisités par ce duo étonnant. « C’est une pièce très complexe. Écrite en Do dièse mineur, elle est difficile à jouer. De plus, Charlotte a laissé peu d’indications, il y a donc un énorme travail d’interprétation à fournir. Pour une mesure on pouvait discuter avec François-Henri pendant trois heures! » raconte Debora, un large sourire aux lèvres.

Un travail immense récompensé ce soir-là, par un public enchanté et une ivresse partagée. Et la première (et dernière!) question de nous brûler les lèvres (les vôtres aussi probablement) : va-t-il y avoir un enregistrement? « Oui, bientôt » promet Debora. En attendant, le concert a été capté pour un documentaire qui devrait être visible en 2020, tout comme le livre portrait croisé de Debora Waldman et Charlotte Sohy (écrit par Pauline Sommelet).