INTERVIEW – A l’occasion de la sortie du dernier album du Jerusalem Quartet, The Yiddish Cabaret, et de leur concert au Printemps de la Grange, nous en avons profité pour poser quelques questions à Ori Kam (altiste) sur ce projet qui sonne comme un retour aux racines. Prochaine date en France ? Au Théâtre des Champs-Elysées le 27 novembre 2019.

Quelle est la genèse de ce projet ?

O.K: C’est parti d’une discussion avec Harmonia Mundi, qui nous motivait à faire un projet un peu différent de ce que nous faisons habituellement. On a réfléchit à ce qu’on pouvait faire mais on était un peu inquiets au début. A vrai dire, faire dans l’originalité peut vite tourner au désastre. Un musicien classique qui essaie de faire quelque chose d’autre, du jazz par exemple, ce n’est pas évident. Ce n’est pas parce qu’on sait jouer du Mozart qu’on peut tout jouer ! Alors, on a commencé à chercher plutôt du côté de nos racines, de nos origines et on s’est dit qu’on avait envie de ré-explorer la musique juive.

Des albums hommages à la musique juive, notamment sous le prisme de la Shoah, il y en a plusieurs. Qu’avez-vous voulu montrer de différent ?

O.K: Effectivement, il y a un attrait pour rendre hommage à cette période sombre de l’histoire, mais justement, nous ne voulions pas en parler. Beaucoup le font déjà. Même si c’est important, nous avons voulu faire quelque chose de plus positif, de plus grand que l’expérience juive et du traumatisme de notre histoire.

La deuxième pièce de notre album à ce titre est évocatrice (« Five Pieces for String Quartet » d’Erwin Schulhoff, 1923). Ecrite sous la République de Weimar, c’est une période où les frontières sont nouvelles. La vie culturelle foisonne, avec ses théâtres, sa littérature, ses cabarets, ses opéras. Et les juifs sont alors très actifs dans la musique ! C’est la première fois qu’ils n’adoptent pas seulement une culture, mais peuvent y contribuer.

Cette période est passionnante car elle nous montre les connexions entre la culture juive et la culture allemande, en plus de l’influence qu’a pu avoir la culture juive ailleurs dans le monde. Une influence longtemps ignorée. C’est pourquoi il nous tenait à cœur de montrer, d’honorer et de jouer cet héritage.

Pourquoi avoir choisi ces compositeurs (Schulhoff et Kungold) ?

O.K: Car ce sont des compositeurs majeurs et marquants de l’époque. Si la structure de leurs pièces est plutôt classique, on y retrouve l’influence des codes populaires de l’époque. Avec ces pièces, nous voulions donc montrer que la musique yiddish a influencé beaucoup de choses comme la musique de film hollywoodienne – Kungold notamment a eu une énorme influence -, la musique de cabaret européenne, la musique des théâtres de Broadway ou encore la musique pop.

Vous avez dû explorer de nombreuses pièces, comment s’est passée la sélection?

O.K: Oui, ce fut un travail de longue haleine. On a cherché dans les archives durant deux ans, avec l’aide de la bibliothécaire en chef de la National library à Jérusalem (Gila Flam). D’ailleurs, beaucoup des archives que nous avons consultées sont en réalité des partitions réécrites à partir de souvenirs (notamment parmi les chansons arrangées par Leonid Desyatnikov, compositeur russe pour voix et quatuor à cordes, NDLR), puisque la plupart des originaux ont été détruits après la guerre. Dans la multitude des pièces, on a donc choisi ces pièces pour ce qu’elles racontent de l’époque.

Et que racontent-elles?

Par exemple les Cinq chansons pour voix et quatuor à cordes nous font voyager dans la culture populaire de l’époque. Ecrites par plusieurs compositeurs et auteurs, elles étaient jouées et chantée en yiddish en Pologne, sous forme de cabaret. Sacralisées après la Seconde Guerre Mondiale parce qu’elles avaient été détruites, elles ne parlent pour la plupart que de crimes et de criminels, de prostitution, de commerce, d’industrie, d’amour… Elles parlent de la réalité et parfois peuvent même paraître antisémites. Mais ce sont les chansons que les gens écoutaient. Et nous ne voulions par les regarder à travers le prisme de l’holocauste.

Celle de Schulhoff souligne par exemple l’ouverture au reste du monde de la culture yiddish. On y retrouve un tango – c’était très populaire à l’époque -, une tarentelle, une valse viennoise… C’est presque une musique du monde et c’est très juif de faire dans le pluralisme!

Comment vous sentez-vous, maintenant que votre album est sorti?

O.K: Très bien! C’est toujours magnifique de voir aboutir un travail si long. Et c’est déjà un grand succès car ça commence une conversation qui n’avait pas lieu. La Shoah, ce n’est pas toute l’histoire des juifs. Je trouve tragique que l’histoire de la culture juive en Pologne soit toujours raconté à travers l’Holocauste. Il y avait aussi tellement de belles choses, riches et variées, qu’il nous faut célébrer !

« The Yiddish Cabaret » par le Jerusalem Quartet et Hila Baggio. Sorti le 17 mai chez Harmonia Mundi. En concert au Théâtre des Champs-Elysées le 27 novembre 2019. https://www.theatrechampselysees.fr/

Propos recueillis et traduits par Morgane Baghlali-Serres.