COMPTE-RENDU – L’édition 2019 du Gstaad Menuhin festival a permis d’entendre les artistes français et la musique française avec un peu de distance ! En témoigne ce concert de Bertrand Chamayou et Sol Gabetta.

Vous souvenez-vous d’un conte où un homme en quête de vérité parcourt le monde pour enfin la trouver à son point de départ, chez lui ? Passer quelques jours au Gstaad Menuhin festival fait cet effet. Non pas que ses montagnes altières, ses troupeaux de vaches, ses chalets bien ordonnés soient le décor qui vit naître l’autrice de ces lignes – quoique. Mais parce qu’en laissant une frontière entre la Suisse et notre chère France, l’édition 2019 du Gstaad Menuhin festival nous faisait découvrir… Paris !

Le thème choisi par l’intendant général de la manifestation, Christoph Müller, aura fait fuir plus d’un mélomane : pourquoi traverser des centaines de kilomètres pour écouter ce qu’on a chez soi, presque tous les jours. Eh bien, pour observer comment la musique classique « made in France » y est perçue, pour redécouvrir combien nos artistes y sont talentueux, et, c’est un comble, pour y entendre des œuvres presque jamais programmées à Paris !

Avant d’officier en solo (le 26 juillet) dans les œuvres de Ravel (lire ici) et Saint-Saëns (lire là) qu’il maîtrise à la perfection, le pianiste Bertrand Chamayou retrouvait le 25 juillet son amie de longue date, la violoncelliste Sol Gabetta. Lorsque ce duo se produit à Paris, le public est souvent plus familier de la carrière de Bertrand Chamayou que de Sol Gabetta. A Gstaad : tout l’inverse. La violoncelliste est chez elle ici. Ses débuts ont été soutenus par le Crédit Suisse, le festival l’a programmé en tant que jeune talent et l’accueille presque chaque été, au grès de ses projets en solo, en duo (avec Cecilia Bartoli ou Patricia Kopatchinskaia dont on vous parlait l’année dernière) ou avec orchestre (notamment celui de son frère le violoniste Andres Gabetta). Le pianiste Bertrand Chamayou était donc, à Gstaad, l’artiste à découvrir !

Le duo amical a fait entendre dans l’église de Saanen, tout proche de Gstaad, trois œuvres françaises : les sonates pour violoncelle de Chopin, Debussy et Francis Poulenc. La première est un œuvre que les deux interprètes connaissent sur le bout des doigts, l’ayant enregistrée (lire ici) et largement fait entendre. La répétition n’a pas abimé leur implication et c’est toujours ferveur qu’ils font entendre leur recette : la virtuosité légère, presque indolente de Chamayou révélant l’énergie passionnée de Gabetta, à moins que ce ne soit l’inverse tant ces deux-là se comprennent musicalement.

L’image d’un Frédéric Chopin sensible et timide, mondain par nécessité, apparaissait naturellement à nos esprits. Sa musique s’épanouissait sans difficultés dans cette église tout en bois, au décor riche et pourtant d’une belle sobriété (un équilibre réussit que l’on doit à la foi protestante suisse). Même Claude Debussy, si typiquement parisien, s’y est retrouvé ! Les deux interprètes ont révélé l’audace de sa Sonate (le premier mouvement tout en suspension), ont offert leur fièvre pour le deuxième (ces pizzicati mimant l’ivresse) mais nous ont laissé légèrement frustrés par leur proposition dans le final auquel il manquait une touche de sensualité et de liant.

Ils nous ont néanmoins cueillis en nous faisant découvrir une œuvre française : la Sonate de Poulenc. Objet d’une poignée d’enregistrements, cette œuvre étonnante est une grande absente des programmes de concert. Datant de 1948, elle se présente en quatre mouvements qui soulignent la personnalité joyeuse de la musique de Poulenc : « tempo di marcha », « ballabile » (« qui se danse »), « cavatine » (comme un petit air d’opéra) et « finale ». Si l’on parle souvent de dialogue entre deux instruments formant un duo, là, on peut écrire que le piano et le violoncelle papotent ! Ils rient, s’emportent, se moquent voire boudent (mais pas trop longtemps). Le premier et troisième mouvement sont de véritables petites fables ! Dans le second mouvement, absolument remarquable, Poulenc transcrit un échange tendre et triste comme celui qui précède une séparation… avant une mesquine engueulade dans le quatrième mouvement, musicalement moins aboutie.

Pour ces bizarreries et ces beautés, cette Sonate mérite d’être entendue plus souvent. L’entendre jouée par deux amis est une idée judicieuse que l’on doit à Christoph Müller. Pour cela et pour la découverte, qu’il soit ici remercié.