COMPTE-RENDU – Le Grand-Théâtre de Genève a fait fort en ouvrant sa saison avec une nouvelle production de Einstein on the Beach, opéra de Philip Glass.

« Et toi tu l’as déjà vu ? ». L’ouverture de saison du Grand-Théâtre de Genève, ce mercredi 11 septembre 2019, a permis à de nombreux lyricophiles de découvrir une œuvre étonnante : Einstein on the Beach. Cet opéra de Philip Glass initia, dans les années 1970, l’opéra à la musique minimaliste américaine.

La production originale – en 1976 à Avignon avec une mise en scène de Bob Wilson et une chorégraphie de Lucinda Childs – a été remontée très rarement, tous les dix ans en gros. La dernière date de 2012 à Montpellier (lire ici mon coup de foudre a l’époque) puis au Théâtre du Châtelet à Paris. Chaque reprise est un événement… et cette fois-ci d’autant plus que la proposition de Genève bouleverse tout ou presque…

Pour la première fois Einstein on the Beach est proposé dans une nouvelle mise en scène. La question que pose Genève ? Cet opéra en quatre actes d’un seul tenant – des « pauses » musicales sont aménagées pour que le public puisse sortir de salle mais la musique continue – peut-il se défaire des images que Bob Wilson lui a collées à la peau pendant trente ans?

Le metteur en scène Daniele Finzi Pasca a pris le titre au pied de la lettre : Albert Einstein est montré tout d’abord à son bureau avec quelques étudiants puis se pose rapidement à la plage avec transat, cocktail et jeu de badminton ! Puisque les créateurs de l’opéra ont voulu faire une blague avec ce titre inspiré d’une célèbre photo d’Albert, allons-y franchement ! Le metteur en scène pioche largement dans les codes du cirque classique, son univers, et Einstein on the beach devient une œuvre festive et comique. Le public applaudi de contentement. Cette version a supprimé les scènes conçues initialement : le procès, le lit, le train, la fusée. Après tout, pourquoi pas ? Finzi Pasca garde heureusement les textes initiaux et le poème de Lucinda Childs -« I was in this prematurely air-conditionned supermarket… » – que j’adore.

Finzi Pasca reprends les codes avec lequel Wilson jouait en 1974 : le complet version et les cheveux hirsutes d’Albert, son bureau débordant de papiers, les costumes des années 30, les objets évoquant le scientifique comme le vélo, le train ou l’avion, des fonds de scène en couleurs unies, etc. Il en ajoute d’autres, d’un mauvais goût certain : une sirène suspendue dans le ciel, des toréadors du dimanche, des pseudo maîtres zen en lévitation, des vidéos d’engrenage d’horlogerie… Un catalogue de caricatures dont le sens nous échappe. Même le cheval qu’on brosse et balade pendant 20 minutes fini par lasser. Le souffle spirituel de la version de Wilson/Childs a disparu. Adieu belles chorégraphies ! Adieu gestes épurés !

La musique, elle, reste captivante. La simplicité des modules rythmiques et mélodiques, qui fait la force de la musique de Philip Glass, envoûte encore et toujours. Cette écriture impose son rapport au temps – et c’est ce qui agace beaucoup de mélomanes déroutés par le minimalisme. Les gestes qui s’accordent avec le tempo (le pas du cheval) apaisent, les autres (les moines dansant la techno) font lever les yeux au ciel. D’autant plus à une époque qui connait le travail de Bill Viola (video), de Yohann Bourgeois (danse) ou Francesca Lattuada (le nouveau cirque).

En proposant aux étudiants de la Haute Ecole de Genève de s’engager dans cette œuvre mythique, le nouveau directeur du Grand-Théâtre, Aviel Cahn, a réalisé un très beau coup. Ce jeunes s’investissent pleinement et propose de la douceur, du swing, de la souplesse dans cette partition jouée, la plupart du temps, avec une froideur métronomique. Mention spéciale à la violoniste Madoka Sakitsu et au chef suisse Titus Engel qui réussit à contourner les pièges (l’articulation du texte et gestion des plans sonores) avec intelligence et malice.

Portons le deuil : cette nouvelle mise en scène tue la dimension expérimentale du premier Einstein on the Beach. C’est le destin attendue de toute chef d’œuvre. Einstein on the Beach devient un opéra comme les autres : une musique qui demeure forte quoiqu’il arrive, un livret assez flou pour être tordu à l’envi, et une mise en scène séduisante mais jetable… Il ne nous reste qu’à attendre la prochaine !

Le 11 septembre au Grand-Théâtre de Genève. A l’affiche jusqu’au 18 septembre. Infos ici.

Crédit photos : Carole Parodi