INTERVIEW – En marge de leur prestation pour le concert de clôture du festival de la Chaise-Dieu, nous avons retrouvé Ottavio Dantone, directeur artistique et chef de l’Accademia Bizantina, et Delphine Galou, contralto. L’occasion de décrypter ensemble la beauté de la musique de Vivaldi.

Elle a étudié le chant et le piano en parallèle de la philosophie à la Sorbonne. Nommée « Révélation classique de l’Adami » en 2004, elle collabore aujourd’hui avec des ensembles de premier ordre dans le paysage de la musique baroque. Lui a obtenu plusieurs prix, et a repris la direction de l’Accademia Bizantina, ensemble largement salué par la critique. Le concert de la Chaise-Dieu était à la hauteur des attentes du public et de la critique (!) : Delphine Galou, à qui l’Accademia Bizantina offrait un écrin de prouver sa virtuosité, a une nouvelle fois pu prouver ses talents de comédienne et son amour pour cette musique. Grâce à sa voix ample, nous pouvions entendre résonner chaque recoin de l’abbatiale Saint-Robert : un effet de spatialisation saisissant !

CMPHB : Pourquoi votre ensemble s’appelle t-il l’Accademia Bizantina?

Ottavio Dantone : l’Accademia Bizantina a été fondé en 1983 à Ravenne par un groupe de musiciens de la ville. L’un d’eux, le piano-fortiste Jorg Demus, a proposé ce nom car la ville de Ravenne possède un certain passé byzantin dont il subsiste de magnifiques mosaïques. C’était un hommage à ce passé dont nous jouons la musique, et c’est resté avec les années !

Vous présentez à la Chaise-Dieu des œuvres très peu connues d’Antonio Vivaldi. Pourquoi pas les Quatre-Saisons ?!

O. D. : Jusque qu’au milieu du siècle dernier, le grand public ne connaissaissait de Vivaldi que ce qu’il avait publié, c’est à dire quelques concertos – Les Quatre Saisons – et un peu de musique sacrée. Aujourd’hui, grâce à tous les travaux de recherche des musicologues et depuis 20 ans avec l’initiative de Naïve qui consiste à enregistrer tout Vivaldi, on a la possibilité de connaître son œuvre, aussi étendue soit-elle. On dit que Vivaldi mit moins de temps à écrire son œuvre qu’il n’en faudrait à un copiste pour la recopier ! Oui, son oeuvre est reconnaissable mais pour bien connaître Vivaldi il faut écouter toute son œuvre. Pour moi, à chaque fois c’est une surprise, une révélation car il arrive à nous transmettre une émotion différente, à nous dire quelque chose de nouveau !

Vous associez Vivaldi à ses contemporains Jomelli et Porpora. Qu’ont-il en commun ?

O. D. : Porpora et Jommelli étaient des grands maîtres de l’école napolitaine. Niccolo Jommelli (1714 – 1774), qui était un compositeur très apprécié, a obtenu dans les années 1745 un poste à l’Ospedale degli Incurabili, à Venise, où se trouvent des musiciennes de haut niveau lesquelles il aurait composé des oratorios. Nicola Porpora (1686 – 1768) y a également travaillé ; ils ont donc tout les trois travaillé pour des jeunes filles musiciennes. Comme Vivalid, ils avaient également l’habitude de travailler pour le théâtre, ont une importance production d’opéras mais aussi pour le clergé d’où une importante œuvre sacrée.

Ces cantates sont presque opératiques et dramatique, pourrions-nous les appeler des « opéras de poche » ?

D. G. : Ce ne sont pas des opéras à proprement parlé car ce sont des pièces sacrées, néanmoins il y avait en Italie une interdiction de présenter des opéras notamment pendant le Carême. Les compositeurs contournaient cet interdit en écrivant des oratorios et des cantates qui avaient tous les ingrédients de l’opéra : des arias, des récitatifs, du sang, de la vengeance, de l’amour… tout cela rassemblé sous un format assez court !

O. D. : Par sa virtuosité, son énergie, la musique sacrée était ainsi facile à confondre avec l’opéra… De plus – fait connu dans l’histoire de la musique – on changeait juste les paroles et le tour était joué ! La musique profane devenait sacrée, ou inversement.

Delphine, ces compositeurs sont-ils idéals pour votre voix ?

Delphine Galou : Tout les rôles que je chante maintenant étaient chantés par les castrats. Ils avaient la puissance des graves des hommes et les aiguës des femmes, comme Farinelli ou Senesino. Je suis contralto, la voix la plus grave chez les femmes, et aussi la plus rare, car les femmes ont naturellement une voix plutôt aigüe. Le répertoire de contralto se trouve dans la musique baroque, puis dans la musique contemporaine à partir de Britten. En effet, les harmoniques graves s’entendant moins que les harmoniques aiguës, lorsqu’à l’époque classique on a développé l’orchestre moderne avec des instruments plus sonores, on a eu besoin davantage de soprano, et de mezzo-soprano qui ont plus d’aigües et de projection.

Des prochains disques ?

O. D. : En novembre sort un disque de concerti pour violon … Puis, nous avons 13 ou 14 disques prévus jusqu’en 2025 !

Pour (re)découvrir ces artistes : deux disques « Arie et cantate per alto » et « Musica sacra per alto », parus en 2019 chez naïve, Delphine Galou et Ottavio Dantone, Accademia Bizantina.