COMPTE-RENDU – Classique mais pas has been a répondu présent à l’appel de la musique contemporaine en se rendant aux deux concerts qui ouvraient le deuxième festival de la création musicale de La Scala (Paris) : un récital du pianiste David Kadouch suivi d’un mystérieux concert pour « pianiste, quatuor à cordes et machines », avec le pianiste Wilhem Latchoumia et le Quatuor Béla. Dans les deux cas, de nombreuses commandes à des compositeurs, témoins de la vitalité de la composition actuelle.

Oui, la musique contemporaine peut être festive, spectaculaire et réjouissante, surtout avec des programmes bâtis en conséquence et des interprètes prêts à jouer le jeu ! Ajoutez à cela un lieu à l’acoustique bien réglée -malgré une ventilation intempestive- et à l’équipement technique dernier cri, et vous obtiendrez la martingale gagnante.

Comme avec la proposition de David Kadouch, « Dansez-moi », qui couple danses du répertoire (Schubert, Chopin, Liszt, Debussy et Scriabine) et commandes à des compositeurs, le tout dans un crescendo virtuose et dynamique s’achevant par un flamboyant Tea For Two de Art Tatum.

À l’intimité raffinée des Ländler de Franz Schubert répond la finesse précise de Danse, de Fabien Touchard, combinant habilement bourdon médiéval et effets tintinnabulants. La valse opus 64 n°2 de Chopin est mise en regard avec une danse de Tomas Bordalejo jouant sur une échelle de cinq tons, toute en suggestion mélancolique. Avec la deuxième Valse oubliée de Franz Liszt apparaît la virtuosité, l’humour aussi, contrebalancée par la Valse retrouvée de Benoît Menut, « puissante mais silencieuse », pour David Kadouch. Vient ensuite Kathakali, de Gabriel Sivak, pièce maîtresse de ce récital, redoutable par ses notes répétées en bourdon rythmique et demandant une totale indépendance des deux mains du pianiste. Ici la virtuosité vient figurer la trépidation irrépressible qui saisit tout danseur avant son entrée en piste. Il en découle une véritable jubilation, doublée de beaux accords-couleurs qu’Olivier Messiaen n’aurait pas reniés. Un peu de délicatesse vient se glisser, avec Les fées sont d’exquises danseuses, de Claude Debussy, avant une malombo, danse argentine de Nigji Sanges, très rythmique, illustrant l’affrontement de deux danseurs jusqu’à l’épuisement. Enfin, la Valse opus 18 de Scriabine, proche de son Poème de l’extase, précède un impressionnant Kaleidoscop de Philippe Schoeller, également d’une grande exigence pianistique, avant la conclusion, « pour le plaisir », selon David Kadouch, avec Art Tatum.

Un récital de très bonne tenue, avec une réelle appropriation des pièces, même les plus récentes, dans une grande maîtrise générale. Un seul regret peut-être : ne pas avoir senti chez David Kadouch cet infime laisser-aller que procure en général l’élan de la danse …

Après un entracte très chaleureux au bar de La Scala, le fameux concert Barbarie. Sur scène, cinq hommes : le pianiste Wilhem Latchoumia et les membres du Quatuor Béla. Mais également un synthétiseur, un piano mécanique et un phonographe. Des hommes et des machines réunis en un concert étonnant et jubilatoire, au cours duquel on ne voit pas le temps passer, tant les artistes et les œuvres jouées captent l’attention : des études pour piano mécanique de Conlon Nancarrow, démontrant que le robot est parfois supérieur à l’homme (un homme seul ne peut pas jouer deux lignes musicales à deux tempi différents, pendant qu’une main accélère et l’autre ralentit). Ou cette époustouflante pièce de la compositrice Noriko Baba, Nié, pour quatuor à cordes, piano, électronique et phonographe. Ce sont les craquements du 78 tours qui servent de trame rythmique à la pièce, sur laquelle viennent se mixer, dans un flux mécanique, des bribes de citations musicales (Schubert, Schumann, Debussy, Ravel…) et des suggestions sonores façonnées par l’électronique et les musiciens, le tout dans une grande valse à 3 temps.

Ou encore la Berliner Toccata, de Raphaël Cendo, demandant un engagement physique total des interprètes, avec un Wilhem Latchoumia se partageant entre le synthétiseur et le piano et s’équipant de mitaines pour protéger ses mains des nombreuses glissades et autres paquets d’accords demandés par la partition. Mais aussi la beauté de pièces pour quatuor à cordes de Ligeti et Chostakovitch, ou les hypnotisantes sculptures sonores de Marco Stoppa …

Cela fait quatre ans que les musiciens peaufinent ce spectacle, créé à Musica au début du mois et qui part en tournée jusqu’en septembre 2020. Le résultat est une réussite absolue, qui donne envie d’aller le revoir au Tandem à Douai ou au MC2 à Grenoble !

Dates de la tournée à retrouver ici : https://quatuorbela.com/concerts/2019-2/barbarie/