COMPTE-RENDU et CD – Des airs de nourrice, chantés et joués par un homme : Marco Angioloni et l’ensemble Il Groviglio ont fouillé le répertoire baroque italien pour proposer un récital et un album. Une proposition originale, pertinente, poignante. Récit d’une expérience …

Je me repose, devant la scène, encore échauffée par l’ambiance de fête, irritée même, de l’assise, par le contact avec un tissu, si j’ose dire, un peu rugueux. Brusquement on me chambarde, on me traîne, on me renverse. Je veux protester, résister, refuser, mais on ne m’entend pas. Et voilà que mon sauveur accoure ! Il fait évacuer la salle. Les spectateurs n’obéissent pas. Ils veulent encore profiter de moi, et des artistes. Il faut bien dix minutes pour que le calme revienne. On me replace, on me caresse et zzzip ! zzzip ! on me nettoie. Lovely. Et revoilà la foule, les bousculades. Ah ! qu’elle est pénible, la vie de chaise à la mairie du 19e arrondissement de Paris !

Foi de chaise, je n’ai pas vu le temps passer !

Enfin, pénible, pas tout le temps. C’est surtout en février que ça s’échauffe, pendant dix jours, depuis onze ans. Les Concerts d’hiver, qu’ils appellent ça. Les premières années, c’était assez calme, et puis ça a grossi, ça s’est rempli. Cette année, la salle de près de 300 places est bourrée à chaque concert. Il y a un noyau dur, les inconditionnels : ils viennent du quartier et sont là tous les jours, tous les ans.

Le reste du public, c’est fonction des musiciens, des styles. Mais ce qui se joue aujourd’hui, dimanche 9 février, 17h30, j’ai jamais entendu. Du Cavalli ! Francesco Cavalli, hein, pas Roberto. C’est moins glamour, certes, mais tout aussi italien. Je me demande s’ils vont aimer, le « early baroque », comme il a dit, le maître de cérémonie. Toujours le même. Un certain Marco Avallone, italien lui-aussi. Ah ! Voici les artistes ! Bizarre ces instruments anciens. Ho ! Et le ténor… ehhhh ! Bogosse le p’tit jeune ! Dommage qu’il reste debout. Il s’appelle comment ? Théorbe ? Ah non, ça, c’est le nom de l’instrument à 14 cordes. Lui n’en a que 2. Bon, son nom est écrit sur le livret : Marco Angioloni. Décidément, ces italiens ! Il a l’air un peu stressé… mais belle voix…

… foi de chaise, je n’ai pas vu le temps passer ! Quelle bonne idée, de chanter des airs d’un seul rôle, mais de plusieurs opéras. Le rôle de la nourrice. Je ne savais pas qu’il y avait des travestis à l’opéra, au 17e siècle ! Un homme pour jouer une nourrice… Après quelques minutes de chauffe, il les a cueillis, l’Angioloni. Et pourtant, la salle n’est pas habituée à cette musique. C’est pas du bel canto, ces mélodies. Mais quelle émotion ! Et quel destin, que celui de la nourrice : confidente des amours excessives de sa maîtresse, mais ne se faisant téter les mamelons que par des bouches sans duvet… Une vraie prise de risque, ce concert. Absolument réussi. Diable ! Je n’ose penser à l’affluence l’année prochaine. Moi qui me suis échappée des festivals d’été de province, voici que leur ferveur débarque à Paris ! On ne sait franchement plus où poser ses 4 pattes…

Le 9 février 2020 aux Concerts d’hiver, Mairie du 19e arrondissement de Paris. Actualité en France: le 29/02 à la radio dans « Génération France Musique », le 13/05 à la salle Ravel de Levallois, le 12/07 au festival de Sarrebourg et le 20/07 au festival de Saintes


Une voix ciselée pour un album sans voile
Il canto della nutrice, paru chez Da Vinci Classics, est le premier album solo de Marco Angioloni et c’est une franche réussite. Composé d’extraits d’airs de nourrisses dans l’opéra baroque italien, enregistrés pour la première fois pour nombre d’entre eux. L’expressivité d’Angioloni et sa capacité à ciseler le texte, à donner aux mots d’infinis détails sautent à l’oreille dès la première écoute. Et c’est ce que l’on attend en premier pour ce répertoire qui, faisant la jonction entre le théâtre et les grandes lignes mélodiques de l’opéra italien que l’on a tous en tête, peut passer – à tort, cet album le prouve – pour monotone. La voix très jeune, naturelle, ouverte, du ténor léger sert étonnamment bien le rôle de la nourrice, parfois âgée. On suivra avec attention son évolution dans les années à venir, notamment en terme de puissance et de souffle. L’ensemble Il Groviglio qui accompagne Marco Angioloni délivre une prestation à la hauteur du chanteur, tout comme la prise de son et la balance. Un album original, pertinent, et un ténor à suivre.