PLAYLIST – Confiné dans son studio de travail, le pianiste Simon Ghraichy, malgré sa grande taille, est obligé de se faire tout petit. Ne pouvant se déployer physiquement, c’est en musique qu’il nous ouvre grand ses ailes…

Prenez une maman mexicaine, un papa libanais, une culture française, des études aux États-Unis, une formation musicale classique (Conservatoire de Paris et Académie Sibelius de Helsinki), du culot, de l’humour et un brin de provocation, vous obtiendrez alors le pianiste Simon Ghraichy. Son interprétation de la sonate en si mineur de Liszt avait fait venir les larmes aux yeux de notre directrice de la rédaction Séverine Garnier.

Retrouvez ici son article à ce sujet

Ses deux derniers disques, Héritages et 33, ont été publiés chez Deutsche Grammophon. Laissons-lui la parole …

« Ceci n’est pas une playlist. C’est une invitation à la dérobade, à la fuite en avant, à l’art de la fugue. Mais cette fugue n’est pas celle dont nous rêvons tous secrètement, en ces temps de confinement. Je ne vous propose pas de nous dérober à nos peurs liées à la pandémie ou aux lendemains incertains. Ceci est le moyen d’esquiver – par la musique – un appel, un engagement, une obligation : celle de se regarder dans le miroir.  

Wolfgang Amadeus MOZART
La ci darem la mano, la mi dirai di si… Là-bas, nous nous tiendrons par la main, là-bas tu me diras « oui ». Andiamo ! On commence avec un pied de nez à la pandémie, aux gestes barrières, pourtant si nécessaires et importants à respecter. Mais un jour viendra où l’on pourra réécouter Cécilia Bartoli et Bryn Terfel en joignant le geste à la musique… 

Enrique GRANADOS
El amor y la muerte, pièce pour piano extraite du cycle Goyescas : Granados dépeint à travers cette balade mélodramatique, ce Tristan et Iseult espagnol, la mort d’un jeune homme, El Majo, jusqu’à ce que son spectre s’échappe pour aller jouer sa sérénade à la fenêtre de sa bien-aimée, La Maja.

L’interprétation regorgeant de vie du géant cubain du piano Jorge Luis Prats donne une vision très particulière du tourment amoureux. On n’en attendait pas moins de celui qui déclarait à Libération qu’il aimait jouer Mozart comme il mange des « énormes mangues cubaines, qu’on mord à pleines dents et qui vous laissent le visage ruisselant et collant. »

Benjamin BRITTEN
Funeral Blues, extrait de Four Cabaret Songs : cette œuvre décrit la mort, le deuil, l’enterrement … façon cabaret lancinant déjanté ! Dans cette interprétation, Adèle Charvet nous livre, sur les accords arides du piano, une scène funèbre très « drama », avec une savoureuse pointe de british non-sense…

« Stop all the clocks, cut off the telephone
Prevent the dog from barking with a juicy bone
Silence the pianos and with muffled drum
Bring out the coffin, let the mourners come »

Ce poème de W. H. Auden avait joliment été repris dans le –so british !- film Quatre mariage et un enterrement … au moment de l’enterrement :

Robert SCHUMANN
Hör’ ich das Liedchen klingen, un Lied extrait du cycle des Dichterliebe (Les amours du poètes) :

« Lorsque j’entends cet air qu’autrefois
Chantait sa bouche purpurine
Je tremble, et mon cœur aux abois
S’agite à briser ma poitrine »

Lorsque Hélène Grimaud convoque toute la nostalgie et le désarroi en un seul accord de septième à 02’04’’, elle me transperce au plus profond de mon être. Merci Hélène. Merci Thomas (Quasthoff). Merci Robert.

Georges BIZET
Hier, muni de mon attestation de déplacement dérogatoire, j’ai effectué mon entrainement physique bi-hebdomadaire Place du palais-Royal (à Paris). Au milieu de la place trônait une installation de l’artiste mexicaine Carmen Mariscal construite avec des cadenas récupérés du Pont des Arts. J’ai pu y lire ces explications :

« Chez Nous » – drôle de nom pour une installation (artistique) éphémère – est conçue comme une maison-prison et annonce la matérialisation symbolique des pièges conjugaux et domestiques. L’amour est-il un lien ou une chaîne ? La maison, un refuge ou une prison ?

Marie-Nicole Lemieux répond à l’œuvre insolite de Carmen avec une interprétation toute singulière du fameux air de Carmen de Bizet : L’amour est un oiseau rebelle… alors prends garde à toi ! Avec une pensée profonde pour tous les confinés en couple…

DOOZ KAWA
Place à un des rappeurs les plus intellos de nos temps. Dooz Kawa cherche-t-il vraiment, dans cette chanson Me faire la Belle, à se faire cette belle inaccessible qui se dérobe devant ses yeux gourmands, ou à s’évader dans son propre Art de la Fugue ? En tout cas, moi, elle m’aide à patienter jusqu’à la quille …

« J’aurais voulu me faire la belle
Que la belle ce soit oi-t
[…]
Laissons mourir l’ennui du bal qui nous démasque
Viens, marchons dans la nuit de l’eau lourde du lac
Je rêvais de me faire la belle et tant pis que tu sois prise
Te kidnapper, je m’abaisse comme Hadès aux abysses »

Amy WINEHOUSE
Pendant les heures confinées les plus noires, je me mets à penser à Amy Winehouse, à son sex appeal, à sa voix déchirante, à son destin tragique : « a perfect storm of sex kitten, raw talent and poor impulse control »… Oh oui ! La maîtrise des pulsions… Back to black, enregistré au cours d’un concert dans une petite église d’Irlande :

Jean-Philippe RAMEAU
« Jouissons dans nos asiles
Jouissons des biens tranquilles !
Ah ! Peut-on être heureux
Quand on forme d’autres vœux ? »

Cette musique de Rameau, associée à cette chorégraphie de Clément Cogitore, tellurique et dynamisante, me donne envie de dire : Dansons dans notre salon cette chorégraphie du plaisir, confinés, avant de pouvoir ressortir et faire la fête dehors ! »

Liste détaillée des œuvres

  • Wolfgang Amadeus MOZART, La ci darem la mano, extrait de Don giovanni
  • Enrique GRANADOS, El amor y la muerte, pièce pour piano extraite du cycle Goyescas
  • Benjamin BRITTEN, Funeral Blues, extrait de Four Cabaret Songs
  • Robert SCHUMANN, Hör’ ich das Liedchen klingen, extrait du cycle Die Dichterliebe
  • Georges BIZET, L’amour est un oiseau rebelle, extrait de Carmen
  • DOOZ KAWA, Me faire la belle
  • Amy WINEHOUSE, Back to Black
  • Jean-Philippe RAMEAU, L’air des sauvages, extrait des Indes galantes

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