Requiem… pour une Fête de la musique

COMPTE-RENDU – L’une des toutes premières institutions musicales à rouvrir, l’Opéra de Bordeaux, a donné dimanche soir un concert de Fête de la musique avec le chœur et l’orchestre maison, à distance et devant un public clairsemé et masqué.

Je crois au pouvoir magique de la musique qui galvanise, dynamise, console, apaise, accompagne… Mais hier, je n’ai pas éprouvé la joie de retrouver la musique. La faute à un virus ? Sans doute, mais moins le Covid-19 -qui, en Nouvelle-Aquitaine, a été et est toujours assez discret- que le virus de la peur, du doute, qui, lui, circule activement dans nos têtes.

« On se reconnaît quand même ! » a lancé mon collègue critique François Clairant en arrivant dans le hall de l’auditorium de Bordeaux. Le masque que nous portons tous les deux n’entame pas la joie des retrouvailles. Nous sommes en manque de musique et, comme lui (ou presque), « je n’aurais manqué cela pour rien au monde ».

Cela ? Un premier vrai concert avec des spectateurs fébriles (de musique) devant de vrais musiciens en noir (mais pas de deuil). Les mains bien hydro-alcoolisées, nous présentons notre ticket à une ouvreuse qui nous place en quinconces, un rang sur deux. Ne s’asseyent ensemble que ceux qui en ont l’habitude. Le ton des échanges n’est pas badin : le monde de la culture est en crise, la presse aussi, alors la presse de la culture, je ne vous fais pas un dessin.

Le programme n’est pas fait pour nous aider : Requiem de Fauré, Le Chant d’un compagnon errant de Mahler (l’histoire d’un amoureux éconduit) et le premier mouvement de la 5e symphonie de Beethoven (les trois coups du destin)… Ambiance. Mais qui a eu l’idée de fêter la musique avec ce trio angoissant ? « C’est pas la fête de la bière » : l’humour (ironique ?) du directeur de la maison, Marc Minkowski, ne déride pas le public. Surtout quand il rappelle que le Requiem de Fauré est une berceuse, omettant de préciser que pour le compositeur c’est « une berceuse de la mort. Mais c’est ainsi que je sens la mort : comme une délivrance heureuse, une aspiration au bonheur d’au-delà plutôt que comme un passage douloureux. »

N’en doutons pas : la musique a ce pouvoir. Et le classique, avant tout autre musique, a ce pouvoir d’apaiser et de donner sens aux passages douloureux de la vie. Mais la musique seule ne l’a pas. Il faut la foi, la foi en quelque chose de plus fort et de plus grand : Dieu, la Vie, l’Humanité, la Culture (à vous de choisir). Pour que la musique nous unisse, il faut l’engagement commun des artistes et du public. Hier, j’ai vu un public hagard, qui applaudissait et remerciait pour la forme mais sans passion. J’ai vu Florian Sempey, magnifique baryton capable de donner un très beau Mahler, « ramer » pour fédérer autour de lui la passion du public. Hier j’ai vu des artistes sans doute trop stressés par les conditions de travail pour pouvoir sourire. Et visiblement peu à même de profiter de leur immense privilège : avaient-ils conscience que rares étaient les musiciens qui ont eu l’occasion de faire de la musique ce 21 juin 2020 ? Sans parler du fait qu’ils ne risquent pas leur emploi, contrairement à beaucoup d’artistes dans le monde.

Sommes nous trop peureux pour oser clamer notre amour de la musique ? Pour oser sourire à la fin d’un concert, se lever, se réjouir ? A l’heure où l’Amérique du Nord se demande si la musique classique, « privilège de blancs », n’est pas appelée à disparaître ; à l’heure où notre Opéra de Paris est un bateau ivre, il nous faut le courage de comprendre que notre culture est une feuille de papier très fragile. Il nous faut le courage de défendre la musique (classique) avec enthousiasme et force comme d’autres défendent leurs droits civiques. Musiciens de tous les styles, mélomanes de tous les genres, unissez vous ! Souriez ! Applaudissez !

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