Currentzis et Beethoven : un trip discographique sous acide

CD – On sait désormais que, lorsque Teodor Currentzis et son ensemble MusicAeterna s’attaque à une œuvre, on n’en ressortira pas indemne. Clivante sera l’interprétation. Tendus et contradictoires seront les échanges des passionnés et des critiques. Intense sera le trip. Imaginez alors lorsque cette œuvre est la Symphonie n°5 de Beethoven…

C’était il y a pile une semaine. Je rentrais chez moi tôt, plutôt las. Dès que j’ouvris la porte, mon cœur bondit : Gabriel dansait nu dans le salon, mon casque Focal Clear sur la tête. Un loup lui bandait les yeux et il dansait. Il avait un corps magnifique mais c’était ses yeux que je voulais voir en ce moment, plus précisément la dilatation de ses pupilles : il sortait de rehab.

Un 4e mouvement au don d’ubiquité
Je me suis approché de lui, sans faire attention à la musique qui s’échappait du casque. J’étais à deux doigts du loup lorsqu’un contrebasson m’arrêta. Un contrebasson ? Mais Gabriel, bien qu’étudiant en histoire de l’art à Paris IV, n’écoute jamais de musique classique ! Et puis, comment se fait-il que j’entende distinctement, à 1 mètre du casque, un contrebasson, un des instruments les moins solistes qui soit ? En quelques secondes, je reconnus le 4ème mouvement de la Symphonie n°5 de Beethoven. Effectivement, il y a bien un contrebasson, mais il double les contrebasses et est d’habitude agrégé à la masse sonore de l’orchestre…

Sentant ma présence, Gabriel enleva son loup de lui-même, ouvrit ses yeux aux pupilles rétrécies (ouf !) et me mit un doigt sur la bouche, m’intimant au silence. Le Focal se dirigea vers mes oreilles et Beethoven se rapprocha de moi, jusqu’à m’envelopper tout le corps. Je fis alors l’expérience d’un flashback, aussi intense et réaliste que ceux que l’on voit dans les films : je vécus à nouveau ma rencontre avec Gabriel à Tomorrowland 2019, le plus grand festival electro de la planète. Même décharge de sérotonine et de dopamine, mais à domicile. Pour la première fois, j’entendais distinctement chaque pupitre de l’orchestre tout en étant enveloppé de la masse orchestrale. L’expérience impossible de l’ubiquité, en somme.

3e mouvement : une somme de quatuors
A la fin du 4ème mouvement, j’ai senti Gabriel, haletant, remonter au temps du 3ème. Je ne sais pas comment nous nous sommes partagés le casque ; peut-être ne faisions-nous plus qu’un. L’expérience était radicalement différente. Nous entrâmes dans la chambre, en musique. Ce n’était plus une symphonie mais une somme de quatuors : la musique était faite autant des vibrations des notes de la partition que des bruits mécaniques des instruments – ah ! ces claquements métalliques issus des clés des instruments à vents ! – et même des respirations des instrumentistes. Jamais les pianissimi d’un enregistrement orchestral ne m’avaient paru miens. Nôtres, avec Gabriel. Nous étions clarinettes, hautbois et bassons. Nous sentions le frottement des archets sur nos dos dénudés.

Premier mouvement : une conduite acérée
Le passage du 3ème au 1er mouvement fût brutal, dissociant. Je n’ai plus ressenti : j’ai écouté. Mon corps et mon cerveau, se désolidarisant, projetèrent Gabriel hors de mon être. La cause de ce brusque mouvement centripète ? Le phrasé choisi par Teodor Currentzis, le maître de cette cérémonie. Au fil des années, l’écoute régulière de la Symphonie n°5 m’avait amené à sélectionner les interprétations prenant soin de lier les phrases de chaque pupitre dans un mouvement tumultueux mais progressif. Currentzis, lui, utilise la serpe. Le dynamisme résultant est certes saisissant, mais il m’avait fait perdre mon unité. Gabriel, lui, était vierge de tout préjugé et semblait électrisé par ce parti-pris. Nous entrâmes alors et pour la première fois en discussion musicale.

Mon amour pour Gabriel s’intensifia phrase après phrase. Grâce à Teodor Currentzis, je compris que mon ange était mélomane. Ce fût, pour nous, une révolution. Comme l’est cette interprétation. Et comme fût la cinquième en son temps.

Disque paru le 22 mai 2020 chez Sony Classical

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