COMPTE-RENDU – L’Opéra de Bordeaux a ouvert avec une Traviata adaptée aux conditions sanitaires. Rachel Willis Sørensen y campe une magnifique Violetta et Benjamin Bernheim nous déçoit (un peu).

On y parle de masques, d’une infection des poumons potentiellement mortelle, de privation de libertés, de gens qui renoncent à aller faire la fête, d’interdiction de contacts… Et pourtant on y jouit ! L’Opéra de Bordeaux a ouvert le 17 septembre sa saison lyrique, quelque peu bousculée, avec… La Traviata. Drôle de choix que cet opéra de Verdi, qui conte le destin tragique de la plus célèbre des victimes de la tuberculose ! Sachant que l’Opéra avait choisi, en toute délicatesse, Le Requiem de Fauré pour le premier concert d’après confinement, je suggère un Bal Masqué pour bientôt !

Moquons nous mais enfin, cela fait du bien de retrouver la musique. Car c’est avant toute chose la partie musicale qui nous a secoué le cœur et le corps ce jeudi soir. Dès l’introduction – qui commence comme un doux lever de soleil et tourne rapidement à l’excitation festive – l’Orchestre National Bordeaux Aquitaine, dirigé par son chef Paul Daniel, nous cloue sur place par la beauté de son jeu. On réalise que le transfert de la production prévue initialement au Grand-Théâtre vers l’auditorium (mieux adapté aux règles sanitaires) est une chance pour nos oreilles. La salle moderne possède une fosse semi-enterrée, comme à Bayreuth. Les musiciens peuvent jouer avec une juste distance les uns des autres et le son, pour le spectateur, semble venir de partout ; quel bonheur !

Rachel Willis Sørensen éclatante
Les chanteurs eux aussi profitent de cette belle acoustique et relèvent le défi d’une production en temps de Covid-19 (ils portent un masque pendant les longs moments où il ne chantent pas), avec un chœur de l’Opéra de Bordeaux particulièrement inspiré et des solistes de très haut vol. La soprano Rachel Willis Sørensen, qui chantait pour la première fois le rôle-titre de La Traviata, nous a bluffés. Brillant de mille feux dans le grand air du premier acte (celui où elle lutte contre le coup de foudre qui va lui faire perdre son gagne-pain et remettre en question sa vie), elle parvient, au fur et à mesure de l’opéra, à faire pénétrer dans sa voix une douceur presque enfantine pour intégrer la violence et le désespoir.

Une mise en scène… comme elle peut
À côté de cette formidable Violetta, un père très comme il faut (chanté par Lionel Lhote) et une copine Flora très comme il ne faut pas : pour incarner la séductrice professionnelle, la soprano Ambroisine Bré se déchaîne dans une superbe robe couture signée Franck Sorbier (voir photo de une). Le metteur en scène Pierre Rambert a donc dû adapter à la va-vite la mise en scène qu’il avait pensée pour le Capitole de Toulouse. Sans les cintres d’un vrai théâtre, pas de murs, de fenêtres, de rideaux pour camper le décors de la fête parisienne de Flora. Il a eu beau user de grands tissus synthétiques imitation velours blanc, rouge et noir pour (r)habiller le fonctionnel auditorium, c’est moche. Il faudra aussi m’expliquer pourquoi on amène devant les deux amoureux deux panneaux représentant un escalier de marbre pour mieux les faire partir par derrière…

Benjamin Bernheim décevant
Le metteur en scène a fait ce qu’il a pu pour éviter que les chanteurs ne se touchent (c’est vrai quoi, on imagine mal les invités du tripot-bordel chic de Flora se frotter régulièrement les mains au gel hydro-alcoolique !). Il réutilise des tissus (lavés à 60°C j’espère!) pour que Alfredo puisse symboliquement prendre dans ses bras Violetta. Dans ces circonstances, pas facile de signifier qu’on tombe raide amoureux, et Benjamin Bernheim se prend un peu les pieds dans le tissu, euh… tapis. Vocalement, rien à dire, c’est absolument magnifique. Mais alors, on l’attend à présent du côté du théâtre. Très convainquant en jeune garçon de la bonne société qui n’ose pas approcher la séduisante prostituée, il ne parvient pas à nous convaincre qu’il est frappé des feux de la passion (à l’acte 3) et du désespoir (final). Le ténor a déjà chanté ce rôle dans plusieurs grandes maisons dont l’Opéra de Paris. En a-t-il déjà marre des rôles de « mou du genou » ? On te comprend mais tout de même, Benjamin, maintenant que la voix est acquise, il faut creuser la psychologie. On est content de retrouver la scène mais ne perdons pas notre esprit critique pour autant !

N.B. : La Traviata de Bordeaux sera retransmise le 3 octobre sur France Musique.

Crédit photo : Eric Bouloumié