Crésus : une bien jolie folie des grandeurs à l’Athénée

COMPTE-RENDU – Risque de reconfinement à Paris, public masqué et robotique, distanciation et circulations obligées, jauge à 50% : la joie n’était pas de la partie, mercredi soir, au Théâtre de l’Athénée-Louis Jouvet. Et pourtant, sur scène, s’est donné un opéra des plus réjouissants : Crésus, d’un certain Reinhard Keiser, dont le blason a été sacrément redoré par son « redécouvreur », le violoniste Johannes Pramsohler, à la tête de son Ensemble Diderot. On y était, on vous raconte.

Connaissez-vous Reinhard Keiser (amusant, on pourrait traduire son nom par « empereur au cœur pur »…) ? Compositeur de l’Allemagne du Nord, à peu près contemporain de Bach, il fut directeur musical à l’Opéra de Hambourg, devenant ainsi, au début du 18e siècle, un des plus fameux compositeurs d’opéra de son temps.

Ramiro Maturana (Crésus) – Crédit photo : Amélie Kiritzé-Topor

Son opéra Crésus est une merveille d’intelligence musicale, de pétillance et de contrastes, passant avec souplesse et légèreté du vaudeville au drame, de la danse à la tragédie. Les mélodies se retiennent aisément, les airs impressionnent par une virtuosité qui semble couler de source et les récitatifs -ô miracle- nous relatent l’histoire comme un conte des mille et une nuits, en de belles arabesques. Tout cela servi au mieux par une équipe artistique engagée et généreuse. Superbe prestation de la soprano Yun Jung Choi (Elmira), à laquelle répondait une interprétation fine et subtile de la mezzo-soprano Inès Berlet (Atys). Marion Grange campait de manière réaliste et amusante Clerida, une princesse lydienne bien malheureuse en amour. Quant à ces messieurs, Ramiro Maturana, Andriy Gnatiuk, Wolfgang Resch, Jorge Navarro Colorado, Benoît Rameau et Charlie Guillemin, tour à tour Crésus, son ennemi, son fils, un traître, un philosophe et un serviteur, chacun tenait son rôle avec aplomb, humour et solidité musicale et vocale. Sans oublier le charme des instruments d’époque de l’Ensemble Diderot : la délicatesse des cordes en boyaux, la douceur des flûtes traversières en bois, la préciosité des trompettes naturelles ou la nostalgie des chalumeaux. Avec une mention spéciale pour le clavecin volubile et précis de Philippe Grisvard.

Quant à Crésus, il a bel et bien existé. Roi de Lydie (en Turquie aujourd’hui) de 561 à 547 avant Jésus-Christ, il fut célèbre pour son immense fortune amassée grâce au fleuve… Pactole, particulièrement aurifère. Mais l’opéra de Keiser rappelle que gloire et fortune ne font pas le bonheur, peuvent vaciller en un instant, et que seules fidélité et loyauté sont des trésors.

Côté mise en scène, par Benoît Benichou, point de Roue de la fortune ou de tirage spécial de l’Euromillion, mais quelques bizarreries savoureuses : un lapin masqué, un effeuillage piteux du traître Orsanes ou encore une jolie parage amoureuse entre un prince muet et sa princesse. Mais aussi des ponctuations vidéos fort à propos, un ingénieux cube central, façon lingot d’or, de beaux mouvements chorégraphiques et des costumes très réussis.

Johannes Pramsohler est natif du Haut-Adige, région autrefois autrichienne et à présent italienne. Il réunit à lui seul l’esprit anglo-saxon et l’esprit italien, une dualité également présente dans l’opéra Crésus. Sa baguette (qui se transforme parfois en archet quant il tient la partie de premier violon), est virevoltante, légère, dansante et précise. Sous sa direction les musiciens et les chanteurs sont en confiance, généreux, libérés et à même de faire étinceler de mille feux cette belle œuvre.

Crésus, de Reinhard Keiser, à voir les 2, 3, 6, 8 et 10 octobre au Théâtre de l’Athénée-Louis Jouvet, sous réserve de non-reconfinement. Show must go on !
https://www.athenee-theatre.com/saison/spectacle/cresus.htm

Le spectacle sera les 15 et 16 octobre au Centre des Bords de Marne (Le Perreux) et les 15 et 16 avril 21 au théâtre Roger Barat (Herblay).