2001 l'Odyssée de l'espace MGM - DR - T.C.D

Les BO rejetées : histoire d’un gâchis musical

INTERVIEW – La musique pour le cinéma : une collaboration étroite entre un réalisateur et un compositeur, menant à l’écriture et à l’enregistrement d’une partition au service du film.  Voici le monde idéal ! La réalité se passe rarement ainsi et peut aller jusqu’au rejet pur et simple d’une musique destinée à un film. Retour sur l’histoire de ces partitions rejetées avec Olivier Desbrosses, l’un des meilleurs spécialistes français de la musique de film, fondateur du webzine UnderScores et co-animateur de l’excellent podcast Total Trax, consacré ce mois-ci à ces BO mises au pilon.

Mettre à la poubelle une musique de film écrite, publiée et enregistrée : un tel gâchis est possible ?

C’est même assez courant. Jusqu’aux années 1980, la technologie ne permettait pas de préparer des maquettes réalistes, les producteurs et réalisateurs découvraient donc la musique en studio, le jour de l’enregistrement. Si le résultat ne leur convenait pas, ils n’avaient comme option que celle de rejeter le travail du compositeur pour en choisir un autre. C’était l’une des raisons. Aujourd’hui, il est possible d’avoir des maquettes très précises bien avant l’enregistrement : tout le monde sait très bien à quoi va ressembler la partition. Pourtant, le phénomène est toujours aussi courant !

En cause, une conjonction d’éléments qui complique la vie du compositeur de films du XXIème siècle : une méconnaissance de l’usage de la musique à l’image de la part des auteurs du film, des ingérences de plus en plus marquées de la part des financiers ou encore, le fait que le montage des films continue à évoluer jusqu’à peu de temps avant la sortie du film, rendant parfois la musique initiale obsolète car écrite pour un montage différent du film. Il y a de très nombreux cas, tous très différents, pouvant amener à un rejet partiel ou total d’une musique de film.

Parlez-nous du rejet de la musique originale de 2001, l’Odyssée de l’Espace de Stanley Kubrick, composée au départ par Alex North… 

Oui, Kubrick et Alex North étaient tous deux très satisfaits de leur collaboration sur Spartacus, mais le réalisateur n’avait initialement pas envisagé de reprendre le compositeur : obsédé par Carmina Burana, il demande d’abord à Carl Orff de composer la musique de 2001. Celui-ci refuse. Kubrick fait alors appel à Frank Cordell, compositeur de musique de films anglais, et lui demande d’arranger la Troisième symphonie de Mahler pour le film. Cordell travaille dessus allant jusqu’à l’enregistrer, mais rien de son travail ne sera au final utilisé. Kubrick souhaite pourtant mettre le film en musique en piochant uniquement dans le répertoire classique, mais la MGM, qui produit le film, refuse : pour un film aussi prestigieux, le studio exige une musique originale.

Alex North est alors choisi par Kubrick, qui insiste cependant pour conserver quelques pièces classiques en complément. La production étant presque terminée, il dispose de très peu de temps et compose en deux semaines 40 minutes de musique, toutes pensées pour la première moitié du film. Une fois cette partie mise en boite, North attend les instructions de Stanley Kubrick pour la seconde partie du film, mais ce dernier l’informe que le reste du film sera sans musique, s’appuyant uniquement sur les effets sonores. En réalité, il n’aime pas le travail de North, et arrive à convaincre la MGM de garder les musiques temporaires. Exit Alex North, et place à Strauss, Ligeti… North ne le découvrira que lors de la première projection privée du film finalisé.

On connait les musiques du génial Bernard Herrmann pour les films d’Alfred Hitchcock (Psycho, Vertigo, Marnie,…) mais on sait moins que ces deux génies vont se brouiller à jamais en raison d’une partition écrite pour Torn Curtain. Pouvez-vous nous raconter cette histoire ? 

Hitchcock avait été déçu par le travail de Bernard Herrmann sur son précédent film, Marnie, et insiste cette fois pour avoir une partition moins traditionnelle, moins « à l’ancienne ». Herrmann accepte sans hésiter ce cahier des charges. Hitchcock n’aime pas vraiment les premières démos au piano et insiste surtout sur le fait que la très longue scène de meurtre soit laissée sans musique. Herrmann termine la composition (ayant malgré tout composé aussi pour la séquence de meurtre, comme il l’avait fait pour Psychose) et retrouve Hitch pour l’enregistrement de la partition. Après la première journée de sessions, Hitchcock s’excuse auprès d’Universal d’avoir insisté pour avoir Herrmann, demande qu’il soit débarqué du projet et propose même de couvrir de sa poche le cachet du musicien. Hitchcock remplace alors Herrmann par le britannique John Addison. De la fructueuse collaboration Hitchcock-Herrmann, Torn Curtain (Le Rideau déchiré en français) sera donc la dernière pierre…

Votre podcast Total Trax rencontre un succès de plus en plus important dans la communauté des BOphiles. Comment est né ce projet?

Après la création d’UnderScores en 2008, né du constat qu’il n’existait quasiment rien en français sur ce sujet pourtant universel, nous avons créé en 2019 (avec Rafik Djoumi et Misteur D) un podcast francophone qui offre à la musique de film la place qu’elle mérite, tout en la replaçant dans le contexte historique des œuvres filmiques pour lesquelles elle a été conçue.  Nous avons depuis développé le concept sur de nombreuses thématiques, évoquant la musique de film sous l’angle du genre, de la carrière d’un compositeur donné ou d’une collaboration fructueuse avec un cinéaste. Nous n’en sommes qu’au début tant le sujet est vaste, riche et varié, et c’est tant mieux !

Nous allons bientôt évoquer l’une des plus belles collaborations entre un réalisateur et un compositeur, celle du compositeur Jerry Goldsmith et du réalisateur Franklin J. Schaffner : Patton, Papillon, la Planète des singes, etc.