On a retrouvé Natalie Dessay

COMPTE-RENDU – On a retrouvé Natalie Dessay, dimanche 11 octobre à l’Opéra de Bordeaux. Ce n’est pas que la diva avait disparu pour un trek au Népal mais disons que nous avons retrouvé la Natalie Dessay dont nous étions tombés amoureux (musicalement s’entend) dans les années 2000. Souvenez-vous (ou regardez sur YouTube si vous n’étiez pas encore né.es ou pas encore mélomanes) : avec sa silhouette fine de gymnaste, la soprano française envoyait des aigus comme des flèches de Cupidon, dangereuses mais tellement désirées. Et surtout, elle avait cette impertinence de rock star qui disait ouvertement que la vie de diva n’était pas si sympa que cela. Déjà elle méprisait les récitals où « la chanteuse est coincée dans le creux du piano », comme elle nous l’avait confié à l’époque.   

Elle semble avoir fait la paix avec tout cela. Aux côtés de de Philippe Cassard, son fidèle accompagnateur qui sait à la fois encourager et rassurer, elle n’a pas eu à se recroqueviller dans le creux du piano. Une fois passée une petite toux de début de concert, due au trac sans doute, Natalie Dessay a donné un magnifique récital, énergique, inventif et touchant.

Les deux musiciens avaient choisi un programme qui faisait d’abord entendre des Lieder (poèmes mis en musique) de compositrices romantiques : Fanny Mendelssohn-Hensel, Clara Wieck-Schumann et Alma Schindler-Mahler. Un matrimoine musical qui a rarement le bonheur d’être servi par de tels interprètes.

Fanny Mendelssohn-Hensel a précédé son petit frère Félix dans la composition. Le poète Goethe lui-même saluait ses talents de compositrice. Devenue une jeune femme, elle reçut une lettre explicite de son père lui signifiant que la composition ne serait pour elle qu’un hobby, secondaire derrière son rôle de mère. Soutenue par son mari, elle put fort heureusement composer quelques bijoux : un merveilleux quatuor à cordes, des cantates et des Lieder. Ceux choisis par Dessay et Cassard montraient l’influence de Bach dans l’écriture de Fanny : une structure solide pour le piano sur laquelle flottent des mélodies utilisant massivement les arpèges. La soprano fait le choix de ne pas tirer ces mélodies vers un romantisme trop sucré et c’est tant mieux. Une belle occasion de souligner que Fanny et Felix n’ont pas le même style, comme on a souvent voulu l’entendre.

Compositrice et pianiste d’exception Clara Wieck était une véritable star du piano : on créa même un gâteau à son nom ! En épousant Robert Schumann, physiquement et psychiquement malade, et en portant leurs huit enfants en dix ans de mariage, elle dut mettre de côté la composition. À l’image du tempétueux Lied Er ist gekommen, Clara Wieck-Schumann a de l’énergie à revendre. Son piano est virtuose et le petit souffle de rébellion que l’on sent dans ses mélodies sied parfaitement à Natalie Dessay. Moins en fusion peut-être, Philippe Cassard (et surtout le piano Steinway du Grand Théâtre qui fatigue sévèrement) n’offre pas toute justice à sa Romance op.21 pour piano. On a du mal à entendre pourquoi l’interprète et la compositrice Clara Wieck faisait l’admiration de Chopin, Liszt et Mendelssohn.  

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Alma Schindler Mahler avait écrit bien des pages et fait tourner la tête de bien des hommes avant d’épouser Gustav Mahler. Le célèbre génie de la symphonie ne pouvait imaginer la cohabitation de deux compositeurs sous un même toit et demanda simplement à Alma de renoncer à son élan créateur… Il reste là aussi quelques Lieder dont un très tendre sur un poème de Rilke. Le récital bordelais aura été une révélation pour nos oreilles, grâce aux choix d’interprétation qui font entendre le passage du néo-romantisme au modernisme dont Alma Mahler est le témoin et la porte-parole. Si Cassard interprète une belle écriture viennoise, Natalie Dessay tire la prosodie vers le cabaret berlinois tendance Kurt Weill. Histoire de rappeler que Alma Mahler avait été au cœur de l’émergence du Bauhaus (mouvement majeur d’architecture et d’art au XXe siècle). Quelle idée formidable !

Les talents de comédienne de Natalie Dessay s’épanouissent dans la suite du récital avec une géniale Dame de Monte-Carlo de Poulenc, au bord du suicide et pourtant si drôle. Mais Natalie Dessay n’a jamais été une diva classique et le naturel revient au galop. En plein récital, on la surprend à regarder ses talons à paillettes, assortis à sa robe parfaite de récital. « Qu’est-ce que c’est que ça ? Est-ce vraiment moi ? » semble-t-elle se dire ! Et le choix des deux derniers morceaux montre l’ambivalence de la cantatrice : Pleurez mes yeux de Massenet et surtout La Mort d’Isolde de Wagner. La voix ne fait pas défaut mais elle n’a pas la largeur pour donner à Massenet et Wagner leur profondeur dramatique. On est loin du suicide musical mais voilà un petit sabotage de récital qui ne nous surprend pas chez cette soprano de caractère. Pour preuve, pour Wagner, Dessay garde à la main la partition et se retranche presque dans le creux du piano…

PS : Ce récital était aussi l’occasion pour Dessay d’offrir un quart d’heure de scène à un jeune trio vocal, les Itinérantes. Ce soutien aux jeunes artistes, invités à se produire aux côtés d’artistes confirmés, se fait dans le cadre du programme « Momentum : Our Future, Now », Initié et soutenu par la soprano canadienne Barbara Hannigan. Nous avons été si subjugués par leur proposition que nous en reparlerons dans un autre article !