Cappella Mediterranea à la rencontre de Sigismondo d’India

REPORTAGE – À Cordon, petit village haut-savoyard, l’excellentissime ensemble baroque Cappella Mediterranea, son chef Leonardo García Alarcón et le musicologue Jorge Morales se sont retrouvés une semaine, dans le cadre d’une résidence dédiée à un compositeur méconnu : l’Italien Sigismondo d’India (1582-1629). En sortie, un double album enregistré et un très joli concert, donné en toute intimité dans la coquette église du bien-nommé, « balcon du Mont-Blanc ». On y était.

« Cette semaine fut une véritable catharsis, aidée par le lieu évidemment, et la présence de Jorge Morales qui représente, d’une certaine façon, le compositeur sur terre », raconte Leonardo García Alarcón, quelques minutes avant la répétition. Un projet né d’un alignement des planètes, ou d’un heureux hasard, il y a tout juste un an : « Je voulais aborder Sigismondo d’India, depuis très longtemps. Si je l’ai déjà joué quelques fois, j’ai toujours eu peur d’aborder cette musique – qui est une sorte de perfection absolue – plus profondément sans avoir vraiment du temps. J’avais laissé ce projet pour ma retraite, jusqu’au jour où le directeur des Chœurs de Namur et plusieurs musicologues belges me parlent de Jorge et de son livre Sigismondo d’India et ses mondes. La suite n’a été qu’une évidence ! »

« La musique de Sigismondo d’India est une sorte de perfection absolue »

Leonardo García Alarcón


La suite ? Une résidence autour de ce compositeur italien de la fin de la Renaissance, dans le but d’enregistrer un album, même si le programme aurait dû voir le jour à Rome. Évidemment, la Covid-19 étant passée par là, c’est finalement en l’église de Cordon, à l’acoustique exceptionnelle, que cet enregistrement s’est fait. Il faut dire que Leonardo García Alarcón habite en Haute-Savoie avec sa femme, et que Cappella Mediterranea s’était déjà produite deux fois dans cette église. Sans oublier le fait que Sigismondo d’India était originaire de Savoie. Une évidence, on vous dit !



Inspiré par les lieux et cette semaine hors du temps, l’ensemble a finalement enregistré un double album (dont on ne connaît pas encore la date de sortie) et devrait, quand la situation sanitaire le permettra, le produire en concert. Sorte d’avant-première, le concert du 19 septembre était alors exceptionnel, une forme de prêté pour un rendu à la commune de Cordon, avec un programme adapté après une semaine d’enregistrement intense.



Sigismondo d’India, l’avant-garde baroque
Aussi, outre un moment musical particulièrement délicat et onirique, la moitié de la soirée était consacrée à la découverte de ce compositeur si méconnu alors qu’il était « l’une des personnalités les plus importantes de son temps », raconte Jorge Morales. « A cette époque, la musique évolue très rapidement, et même si Sigismondo d’India a largement participé au renouveau musical de l’époque par son avant-gardisme, il sera vite oublié, caché par la figure de Monteverdi… », poursuit le musicologue, qui pendant près de quatre ans, a reconstitué la vie et la carrière de Sigismondo d’India, en se rendant dans toutes les villes où le compositeur a vécu « de Palerme, à Turin, en passant par Rome, Venise, Parme et Milan ».

Car c’est à travers ses nombreux voyages que Sigismondo d’India a transmis la nouveauté musicale, à une époque où nait « l’Opéra, ou du moins le théâtre chanté », un style dans lequel le compositeur excelle. La puissance de ses textes qui « mettent en valeurs les passions humaines » et « la force expressive très poussée » de ses compositions font de Sigismondo d’India un compositeur particulièrement complet, et complexe.

« Ce n’est pas une musique dont on a l’habitude, qui nous caresse la peau. C’est une composition plus poussée, qui va vraiment chercher du côté de l’émotion, où le texte est aussi important que la musique. Sigismondo trouve les sons en fonction des mots, et décrit chacun d’entre eux avec une grande précision. Il y a une très grande élégance dans sa manière d’aborder les choses », explique Leonardo García Alarcón.

Un concert précieux et intime
Leonardo García Alarcón et Cappella Mediterranea ont offert ce soir-là un concert des plus élégant, autour des monodies accompagnées du compositeur. Une petite dizaine choisie avec soin, dans les cinq livrets composés entre 1609 et 1623, parmi lesquelles Piangono al pianger mio, Dialogo della rosa, Ardo, lassa o non ardo ?, Lamento d’Olimpia ou encore Chi nudrisce tua sperme.

Dans la merveilleuse acoustique de la petite église, les voix de Mariana Flores et Julie Roset étincellent. La musique de Sigismondo d’India jouée sur les instruments anciens de Cappella Mediterranea (viole de gambe, clavecin, luth, théorbe et harpe), sonne particulièrement moderne, tant dans ses harmonies que dans sa rythmique et son jeu textuel. Un concert profond et puissant, dont on sort sens dessus dessous, tant les émotions sont sollicitées.

Les interventions de Jorge Morales, sont alors bienvenues. Comme une pause sereine, durant laquelle le musicologue fait preuve d’une vraie pédagogie, donnant ainsi toutes les clefs d’écoute au public. Pour ne rien gâcher, la complicité des artistes et le plaisir non feint de la troupe sont venus parfaire la beauté du moment. Nul doute que le double album à paraître devrait être à la hauteur de cette soirée, et la relique d’une semaine exceptionnelle.


« Sigismondo D’India et ses mondes. Un compositeur italien d’avant-garde, histoire et documents », Jorge Morales, Editions Brepols, Turnhout (Belgique), 2019.

« D’India, lamenti e sospiri », Pleurs et soupirs, les plus belles monodies de Sigismondo d’India, concert du 19 septembre de Cappella Mediterranea, en l’église Notre-Dame de l’Assomption, Cordon.