Noël 2020 : le match des ténors crooners !

CD – Le disque de crooner est un incontournable des fêtes. Dans les pas de Frank Sinatra, trois ténors se bousculent pour accompagner votre Réveillon. Lequel de nos chanteurs – charmeurs mettrons-nous sous notre sapin ?

Nous y voilà ! C’est le moment tant attendu (ou tant redouté ?) des fêtes. Comme tous les ans, vous retrouverez toute la famille. Tradition oblige, la bûche sera coupée chez tante Carole. Comme toujours, vous lui ferez des compliments sur sa farce aux marrons, et les sujets qui fâchent seront soigneusement évités. 

Comme toujours enfin, à 12h30, la chaîne hi-fi commencera à lire l’incontournable compilation des crooners de Noël dont tante Carole raffole. “Un Noël sans Sinatra, c’est comme une dinde sans marrons mon chou…” 

Non ! Pas cette fois. Cette année, le DJ c’est vous, et vous comptez bien rendre un service à toute la famille en proposant à tante Carole de changer de disque. Vous l’avez d’ailleurs promis à vos cousins sur la conversation WhatsApp. Mais que choisir ? Il y en a des chanteurs dans ce rayon…. Vous voilà pris entre Jonas Kaufmann (It’s Christmas), Roberto Alagna (Le Chanteur) et Joseph Calleja (Magic of Mantovani).

Avec leurs belles gueules et leurs pochettes accrocheuses, on dirait qu’ils se battent tous pour faire le bonheur des tantes Carole du monde entier. Rassurez-vous, nous avons fait le match pour vous. 

LA VOIX

Ici, sincèrement, c’est une égalité franche, et on en attend pas moins de nos trois crooners ! Tous ténors à la carrière internationale, tous rompus aux airs les plus périlleux du répertoire lyrique, c’est presque trop facile ! Alagna fait du Yves Montand, Calleja fait du Dean Martin et Kaufmann du Bing Crosby, avec une égale réussite. Les voix sont magnifiques, et en écoutant les disques à la suite, on est de retour à la grande époque des trois ténors.

Chacun reste donc dans son couloir pour un round d’observation dans lequel personne ne semble se détacher. On regrettera peut-être (à la marge) un manque de témérité dans le Kaufmann… Quand on fait du Mariah Carey, on y va jusqu’au bout, bon sang !

LE RÉPERTOIRE

Un disque de Noël réussi, c’est un répertoire qui parle à tout le monde, qui plait aux grands par nostalgie et aux jeunes par indulgence. Tous les autres jours ils diraient que c’est ringard, mais un jour par an, ils s’autorisent à trouver ça charmant. 

  • Joseph Calleja – Ambiance gomina, strass et paillettes

Besame Mucho, Strangers in the Night, Amazing Grace, on y est ! On commence fort avec une jolie guirlande de chansons très belles, chantées magnifiquement, mais pas très originales… 

  • Roberto Alagna – La nostalgie à l’état brut

Si vous aimez la chanson française, le jazz manouche et les ports de voix, Le Chanteur est fait pour vous ! Mais on vous prévient, il faut aimer, parce que vous n’aurez rien d’autre. À part peut-être un Padam Padam version tango assez surprenant, tout est, là aussi, plutôt classique.

  • Jonas Kaufmann en petit papa Noël

Disons-le clairement : mettre autant de tubes de Noël dans un même disque tient quasiment de la plomberie.  De mémoire de rédacteur, c’est la première fois que l’on voit un disque dans lequel Johann Sebastian Bach côtoie Mariah Carey. Et ça, personne ne l’avait vu venir.

Résultat : Vous l’aurez compris, le grand vainqueur de cette catégorie est Jonas Kaufmann ! En même temps le disque s’appelle It’s Christmas, on aurait pu s’en douter…

LES ARRANGEMENTS

Mais attention rien n’est joué, le répertoire ne suffit pas ! Encore faut-il l’arranger correctement. Parce qu’à ce moment-là le Vive le vent à quatre voix que l’on chante tous les ans à la rédaction vaut le Jingle Bells de Sinatra !

  • Joseph Calleja se paie un karaoké trois étoiles

Le projet est curieux : ressusciter le grand orchestre de Mantovani… sans orchestre ! Joseph Calleja pose sa voix d’or sur une simple bande-son enregistrée dans les années 60. Le résultat est bluffant certes, ça reste de la belle musique, mais quand on l’apprend, on se sent un peu trahi.

  • Jonas Kaufmann joue les valeurs sûres

Pas de risques pris cette fois dans les arrangements de It’s Christmas, on reste sur les fondamentaux. Orchestre soyeux, prise de son studio, tout est propre. Mais bon, le Cologne Big Band ça ne vaut pas Glenn Miller…

  • Roberto Alagna nous berce au coin du feu

Beaucoup moins ambitieux, mais plutôt réussi, le projet est intime. Loin des salles de 5 000 places qu’il a l’habitude de remplir, Alagna s’est entouré d’un petit ensemble de jazz manouche pour nous murmurer des Feuilles mortes au creux de l’oreille. Ça ronronne, et nous avec…

Résultat : Sans conteste, la bataille de l’arrangement est remportée par Roberto Alagna grâce à une musique toute en légèreté. Tosca est bien loin et chez tante Carole, on relancera la chaîne hi-fi après manger pour une douce sieste… 

LE KITSCH

Soyons francs, Noël est la seule période où l’on tolère le mauvais goût. Mieux que ça : on le désire ! Regardez les vitrines des grands magasins, les films programmés l’après-midi à la télévision, et dites nous qu’on a tort… Côté musique évidemment, il faut une dose de kitsch.

  • Roberto Alagna – Se prendre très au sérieux

“Les feuilles mortes se ramassent à la pelle… » Les lèvres collées au micro, dans un murmure sensuel, Roberto nous récite la première strophe du tube d’Yves Montand. Petit problème : quand c’est Léonard Cohen, on frissonne. Mais ici on pouffe. Hormis cette légère erreur de parcours, le reste est d’assez bon goût. Dommage.

  • Jonas Kaufmann – L’habit ne fait pas le moine

Et pourtant, la pochette promet un festival : un baiser envoyé à l’appareil sur un fond rouge, le tout arrosé de flocons photoshopés, on est dans le thème. Mais une fois le disque ouvert, quel sérieux ! Même pas un petit aigu tenu sur trente secondes à la fin de White Christmas, pas le moindre port de voix sur Douce Nuit. Tout ça est d’un bon goût très décevant…

  • Joseph Calleja – Caramel, bonbons et gomina

Alors là oui ! Voilà un crooner qui assume son rôle ! Un verre de whisky à la main sur une image, un pastiche de Marlon Brando sur l’autre, et la voix suit le mouvement. On la soupçonne d’être à peine dopée par un ingénieur du son, mais elle est au rendez-vous. On y retrouve LE réflexe du ténor : un aigu qui claque dans les oreilles à chaque morceau, et une voix qui dégouline de miel sur chaque note. Un modèle du genre.

Résultat : L’outsider Joseph Calleja écrase la concurrence dans cette catégorie. Le répertoire aide beaucoup certes, mais il est le seul de la bande à défendre avec panache le credo du ténor : “T’as vu comme je suis beau ? T’as vu comme je chante bien ?” Tante Carole en oubliera de sortir la dinde du four.

Vous l’avez compris, aucun des trois ténors ne se détache dans ce match à couteaux tirés. Si par chance vous tombez sur une offre groupée chez votre disquaire faites-en un beau cadeau pour tante Carole. Mais si nous devions déclarer un vainqueur aux points, en toute objectivité, le vainqueur serait…

JOSEPH CALLEJA !

On aime les outsiders chez Classique mais pas has been, c’est vrai. Mais on aime aussi les ténors, et il faut dire que le Maltais (découvert cet été dans la Tosca du festival d’Aix-en-Provence) coche toutes les cases ! Et comme on vous connait, on sait que ce n’est pas ça qui va vous empêcher d’aimer autant notre Roberto national que le grand Jonas Kaufmann. Bravo Joseph, et joyeux Noël.