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PORTRAIT – Chloé Wary, dessinatrice de bande-dessinée récompensée à Angoulême, a publié en novembre Beethov sur Seine dans lequel elle raconte sa résidence avec l’Insula Orchestra et son coup de foudre pour le génie allemand.

Beethoven est partout. Dans les pubs, les films. Aimé de tous, joué par les plus grands. Il est la source d’inspiration d’un groupe de rock comme de rap. Il est bien souvent là où on ne l’attend pas. En fait, Chloé Wary connaissait déjà Beethoven, elle ne le savait simplement pas.

Elle l’a rencontré sur l’île Seguin, dans le vaisseau de la Seine Musicale. Un espace hors du temps, cerné par d’immenses grues et des pelleteuses qui s’activent au rythme des grands chantiers de Boulogne-Billancourt. Le soir, après une journée passée à dessiner l’Insula Orchestra, Chloé Wary traverse la passerelle Sud, emprunte le chemin du Halage jusqu’au tramway, puis le RER, jusqu’à Savigny-sur-Orge. Une heure durant laquelle elle écoute Beethoven, le dissèque, le sonde. Un face à face avec un monument, bercé au rythme du train en marche.

À 25 ans, la dessinatrice place le féminisme au centre de son travail. Sa première bande-dessinée Conduite interdite, sortie en 2017, raconte la lutte des Saoudiennes pour pouvoir conduire. Celle d’après, Saison des roses, raconte l’émancipation d’une équipe de foot féminine en banlieue. Elle est récompensée du prix du public France Télévisions du Festival de bande-dessinée d’Angoulême.

Le syndrome de l’imposteur

Une commande passée par l’Insula Orchestra à la maison d’édition Steinkis propulse Chloé Wary dans le monde de la musique classique : elle illustre un dépliant sur la compositrice Louise Farrenc (1804-1875). Encore une histoire de femme, d’émancipation et de liberté.

Puis vient une nouvelle commande : elle doit raconter la résidence de l’orchestre et sa préparation pour la Pastoral for the planet, concert et performance artistique autour de la 6e symphonie de Beethoven. Un monde effrayant que celui de la musique classique quand on y connaît rien. Son truc, à Chloé Wary, c’est plutôt le hip-hop et les mangas. Le premier jour à l’Insula Orchestra, par peur de faire tache, elle troque ses baskets contre une tenue plus habillée : « je ne savais pas comment il fait s’habiller », rigole-t-elle aujourd’hui.

Pour décrire la musique de Beethoven, Chloé a puisé ses inspirations dans le travail du Douanier Rousseau. © Insula Orchestra
Un pont entre deux environnements

De retour à la Seine musicale un an après son passage, Chloé Wary a remis son jean et ses baskets, avec une chemise bariolée. À l’Insula Orchestra, tout le monde la connaît : musiciens, techniciens, personnels administratif… De bons rapports qui ont fini par effacer le syndrome de l’imposteur qui l’a longtemps habité. « C’était difficile de se sentir légitime d’être là et de devoir porter un regard sur l’orchestre et Beethoven. Ça ne me semblait pas du tout être mon rôle, ma place », explique t-elle, « J’ai décidé de passer au dessus. Le plus important pour moi, c’était de construire un pont entre deux environnements qui ne me semblaient pas communiquer : ma culture urbaine et le classique. »


Son « choc » avec Beethoven, elle raconte, c’est l’interprétation d’Alicia Keys du Clair de lune, aux obsèques du basketteur Kobe Bryant, en décembre 2019.

« C’est une femme très sensible, très fine dans sa perception des choses, elle a beaucoup d’acuité, de sensibilité, commente Laurence Equilbey, cheffe d’orchestre et directrice de l’Insula Orchestra. D’un point de vue artistique, elle s’exprime de telle sorte qu’elle peut éclairer des novices. Elle a affronté ses craintes pour aller a la rencontre d’un univers qui lui est étranger. »

Au fil des pages, Chloé Wary promène son regard naïf, ses rencontres avec les musiciens de l’orchestre, sa passion urgente pour Beethoven, qu’elle écoute presque tous les jours. « Il a une telle générosité, une telle force, un feu intérieur qui l’animait. Je ne sais pas comment il fait pour toucher n’importe qui, ça ne s’explique pas. » Laurence Equilbey a sa propre idée : « Il y a quelque chose d’impatient chez lui. C’est aussi lui qui a fait entrer la colère humaine dans la musique… Sans oublier son engagement et sa liberté. » Des mots qui définissent aussi Chloé Wary.

Retrouvez la critique de Beethov sur Seine, dans la sélection livres 2020 de la rédaction.