© Europa Galante

Argippo par Fabio Biondi : du sérieux Vivaldi

CD – On fait la collec’ ? Tous les ans, le label Naïve nous gratifie d’un Vivaldi nouveau. Opéras, concertos, musique sacrée, tout y passe ! Le dernier né de la collection est un opera seria, Argippo. Un succès d’époque électrisé par Fabio Biondi et son orchestre de risque-tout : Europa Galante. Une découverte…

“Une Corneille perchée sur la Racine de La Bruyère, Boileau de La Fontaine Molière.” Combien de lycéens anxieux cette formule mnémotechnique a-t-elle hantés à l’approche des premières épreuves du bac ? Transposée aux auteurs italiens, la formule donnerait : “Una Goldoni apollaiata sula Gozzi della Luchini, Metastasio della Stampiglia Lalli”, ce qui ne veut absolument rien dire, mais qui a au moins pour mérite de rassembler des dramaturges dont les oeuvres ont un point commun : elles ont toutes été mises en musique par le compositeur phare de leur temps, Antonio Vivaldi.

Si la tragédie classique en vers n’a pas connu le même succès en Italie qu’en France à la même époque, le genre a trouvé sa réalisation au XVIIIème siècle dans l’opera seria, une forme musicale qui s’appuie sur une pièce pour en faire le livret d’un spectacle musical.

L’opera seria : kesako ?

Le grand avantage de l’opera seria : si vous n’êtes pas sensible au destin accablant du prince X qui doit renoncer à son trône pour épouser la princesse Y, vous pouvez au moins vous rattraper sur la musique ! Elle sera le support de quelques émotions simples à comprendre : amour impossible, trahison, désespoir, injustice, dont les mots clés seront déroulés pendant plusieurs minutes de vocalises sur le “a” de “traditore”, le “i” de “destino” ou le “e” de “crudel”, entre autres. Voilà pour les clés d’écoute, (à peine caricaturales) de l’opera seria. Ne nous remerciez pas, c’est normal.

VIVALDI - ARGIPPO - ANTONIO VIVALDI - ANTONIO VIVALDI - Musique classique -  Genres musicaux - Musique
Les pochettes maintenant célèbres de l’édition Vivaldi, toujours aussi percutantes.

Ces explications faites, nous pouvons passer au disque qui nous intéresse cette semaine, dernier-né de l’Édition Vivaldi du label Naïve : Argippo. Le pitch est assez simple : un prince indien victime d’usurpation d’identité par un conseiller royal, se retrouve faussement accusé de harcèlement sur une princesse, manque de perdre son épouse au passage, démasque l’usurpateur, le pardonne et retrouve son honneur ! La princesse, elle, tombe amoureuse du conseiller coupable (allô Stockholm ?) et convainc son royal papounet de bénir leur union.

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Ce livret à la morale aussi douteuse qu’édifiante n’est sans doute pas le plus brillant exemple du génie dramatique italien et pourtant, la lecture du fascicule nous apprend qu’il connut un grand succès dans l’Europe du début du XVIIIème siècle, inspirant nombre de compositeurs séduits par son exotisme. Autres temps, autres mœurs…

Alors pourquoi le prestigieux label Naïve s’est-il risqué à faire paraître un tel navet ? D’abord parce que le label s’est fixé pour objectif, avec cette Édition Vivaldi, de graver sur disque tous les manuscrits du fonds Foa et Giordano, qui en compte une centaine. Une telle entreprise de sauvegarde du patrimoine musical mérite le respect… 

Ensuite parce que cette démarche associe à chaque fois la crème des interprètes aux enregistrements et que pour cet Argippo, Naïve s’est attaché les services d’un des plus brillants musiciens baroques italien : le grand Fabio Biondi, et son orchestre Europa Galante. Le chef et violoniste sicilien a été un des premiers dans les années 90 à s’attaquer aux mythiques Quatre Saisons en travaillant sur manuscrit, et en ne faisant aucune concession “romantisante” aux tenants d’un Vivaldi à la papa. Dès qu’il touche une partition du prêtre roux, on sait qu’il en fera quelque chose d’inouï, au propre comme au figuré. 

Saint François de Sales selon Francesco Feo, un bijou baroque exhumé par Fabio  Biondi - Radio Classique
Depuis ses Quatre Saisons foudroyantes, chaque nouvelle interprétation de Vivaldi par Fabio Biondi est un événement.

Le charme opère encore une fois pour cet Argippo, où l’on guette autant les traits d’orchestre que les vocalises dans des aria da capo aux faux airs de symphonie concertante. Le cast de chanteurs spécialistes du genre apporte lui aussi sa dose de fougue et d’énergie brute à l’ensemble, avec une mention spéciale pour les airs de fureur de Delphine Galou (Zanaïde). Du Vivaldi à l’état brut !

C’est pour qui ?

Arrivé aux deux tiers du fonds de partitions Foa et Giordano, le label Naïve se rapproche du but. L’avantage d’une collection complète de manuscrits de Vivaldi c’est que vous pouvez la compléter ! Au rythme de deux parutions par an, vous ne risquez pas de vous ruiner. Il faut donc voir la parution de cet Argippo comme la partie d’un tout, avec des imperfections qui seront toujours l’occasion pour les vrais fans de dire : “Mouais pas mal. Mais il a fait mieux !”

Il n’en reste pas moins qu’une des grandes qualités de la musique de Vivaldi, c’est que même quand il fait du moyen, l’expérience est grisante. Rassurez-vous, à l’écoute de ce disque, vous aurez malgré tout envie de vous déhancher et de prendre votre rouleau à pâtisserie pour l’archet d’un violon ! 

Non ? Vraiment, je suis le seul ? Autant pour moi…


Pourquoi on aime ?
  • Parce qu’on admire l’entreprise de sauvegarde du patrimoine musical lancée en 2000 par le label Naïve.
  • Parce que malgré ces défauts, Argippo reste une grande oeuvre qui mérite d’être défendue…
  • … ce que font brillamment Fabio Biondi et son équipe. Un grand coup de chapeau !
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