© Jean-Baptiste Millo

À la Philharmonie de Paris, le récital poétique et romantique d’Alexandre Kantorow

CONCERT – Pour son premier récital à la Philharmonie de Paris, Alexandre Kantorow a interprété avec une grande sensibilité et une fougue romantique un programme très poétique d’œuvres de Brahms et Rachmaninoff.

Une mise en scène intimiste

Un an après avoir remporté le Concours Tchaikovsky avec un naturel et une audace déconcertantes, nous souhaitions entendre Alexandre Kantorow pour son premier récital à la Philharmonie de Paris. Mais ce qui aurait dû donner lieu à un grand concert avec des milliers de spectateurs s’est transformé, sous la pression de la crise sanitaire, en un événement intimiste devant des caméras.

En pénétrant dans la Grande Salle Pierre-Boulez, nous découvrons Kantorow déjà au piano, en train de répéter, tandis que l’équipe de techniciens termine les derniers réglages des lumières et des caméras. Alors qu’il déroule son jeu, sans se soucier des changements incessants de lumière, un doute nous saisit : le concert aurait-il déjà commencé ? Au fond, c’est tout Kantorow : que ce soit un concours prestigieux, un concert, une répétition, il se donne entièrement à la musique, et il ose.

À LIRE ÉGALEMENT : “Alexandre Kantorow : « Je veux avoir des moments sans piano »”
Poésie du son  

C’est assez audacieux d’ouvrir un concert avec les quatre Ballades pour piano op. 10 de Johannes Brahms (1833-1897). Elle ont beau être des œuvres de jeunesse, elles n’en sont pas moins d’une redoutable difficulté. Composées en 1854, alors que son mentor, Robert Schumann (1810-1856), était interné suite à une tentative de suicide, et que Clara Schumann (1819-1896) devait assumer seule la charge de sa famille, ces ballades sont le témoignage de l’amour naissant de Brahms pour Clara Schumann, le début d’une grande passion amoureuse, dont on ne sait encore à ce jour si elle fut partagée.

Chacune a un climat particulier : dramatique et sombre pour la première, lyrique et chantant pour la deuxième, possédé et irréel dans la troisième, mélancolique et lugubre dans la quatrième. Leur construction repose sur une poésie du son très savante, à laquelle Kantorow porte un grand soin. Son touché de velours emplit aisément la salle, et nous emporte dans une rêverie poétique, dans laquelle nous perdons un peu nos repères.

Fantasmagorie

Audacieux aussi, ce choix d’interpréter la Sonate n°1 op. 28 de Serge Rachmaninoff (1873-1943). Inspirée du mythe de Faust, c’est une œuvre dense et complexe, rarement jouée en concert, car moins immédiatement séduisante que la deuxième sonate. Mais Kantorow l’a déjà enregistrée au disque, il la maîtrise parfaitement, et nous emporte d’emblée dans un tourbillon sonore assez vertigineux.

Composée au début du XXe siècle, cette sonate est une œuvre singulière, qui alterne entre moments de fièvre romantique et moments fantasmagoriques, où la musique bascule soudainement dans un climat troublant et fantastique. Kantorow est un guide merveilleux dans les méandres de cette musique mystérieuse et insaisissable, qu’il explore avec virtuosité, mais surtout avec une grande pudeur, sans la moindre emphase et recherche d’effets. 

Pour conclure ce récital avec une dernière audace, Kantorow a choisi la transcription pour piano de La Chaconne de Bach, composée pour la main gauche seule, afin de maintenir le même niveau de difficulté que l’oeuvre originale pour violon. Brahms l’avait dédié à Clara Schumann en 1877, lui confiant qu’il considérait cette chaconne comme un des “plus merveilleux et inimaginables morceaux de musique”, dans lequel Bach “crée un monde plein de pensées profondes et de puissantes sensations”. Une conclusion parfaite de ce beau concert d’un jeune pianiste de 23 ans d’une exceptionnelle intelligence musicale, qu’il sera passionnant de suivre dans les années qui viennent.

Concert enregistré le vendredi 29 janvier 2021 à la Philharmonie de Paris à revoir sur Philharmonie live et Medici.tv.

Retrouvez les programmes dédiés à la musique classique, sélectionnés par la rédaction et diffusés cette semaine