Je vote aux Victoires et je vous raconte comment ça se passe

TÉMOIGNAGE – 24 février 2021 : 28e cérémonie des Victoires de la musique classique. Que ce moment de télé soit votre première fois ou un rendez-vous incontournable à vos yeux, savez-vous comment se passe le vote ? Directrice de Classique mais pas has been, Séverine Garnier est l’une des 350 votant.e.s. Elle vous dit tout… ou presque !

Le 24 février, vous suivrez à la télévision le sacre de grands artistes classiques. De vous à moi : ils sont tous d’excellente qualité. Rien à redire, pas d’imposture à dénoncer. Mais pourquoi celui-ci plutôt que celui-là ? Impossible de s’en remettre au chronomètre comme aux Jeux olympiques, ou au nombre de disques vendus pour juger d’une performance artistique. Sur quels critères vote le jury des Victoires de la musique classique ? Depuis plusieurs années, je suis l’une des votantes. En exclusivité pour Classique mais pas has been, je vous raconte mes coulisses.

Qui vote ?

350 : Tel est le nombre de votants qui sont désignés par le conseil d’administration des Victoires de la musique classique. Ces personnalités qualifiées sont des professionnels du classique : journalistes ou salarié.es d’un média, employé.es des labels de disques, agents d’artistes, attaché.e.s de presse, etc. Le public peut aussi voter via le site de France Musique mais uniquement pour les deux “Révélations”. Une partie de ces 350 est renouvelée chaque année. Un jour de 2013, j’ai ainsi reçu mon bulletin de vote, et cette année, le mail qui m’invite à voter…. La grande aventure commence.  

16 novembre 2020 : Je reçois mes identifiants pour voter en ligne. Je dois avant tout accepter le règlement. Il établit les catégories que les téléspectateurs connaissent bien : “artiste lyrique” de l’année, “soliste instrumental”, “révélation, artiste lyrique”, “révélation, soliste instrumental”, “enregistrement” et “compositeur”. Même principe que pour les élections présidentielles : au premier tour, le choix est large. L’Académie des votants peut donner sa voix à tous les artistes répondant aux critères. D’abord, l’artiste doit être “Français ou résidant en France depuis plus de cinq ans” et avoir “notoirement une activité musicale en France”. Il faut qu’il ait “soit réalisé un enregistrement, soit joué en concert” dans l’année qui précède (entre le 13 novembre 2019 et le 12 novembre 2020 en l’occurrence). Les Victoires fournissent un aide-mémoire (une liste non exhaustive des artistes pouvant concourir que vous trouverez ici). Autant vous dire que la liste est très très longue ! Il faut donc éliminer.

Au premier tour, on élimine

L’artiste ayant reçu la Victoire dans cette catégorie ne pourra concourir les trois années suivantes dans cette même catégorie. Cool, trois de moins sur ma liste : Victor Julien-Laferrière (2018), Nicholas Angelich (2019) et Alexandre Kantorow (2020). Je vais pouvoir revoter pour… Bertrand Chamayou ! Je me moque car il l’a déjà eue plein de fois, tous les trois ans en fait. La liste se présente par ordre alphabétique donc bon courage pour arriver jusqu’à Jean-François Zygel… qui est totalement absent de cette cérémonie alors qu’il fait tant pour le classique. Du fait que les votants n’ont pas le courage d’aller au bout de la liste ? Idem pour Sonia Wieder-Atherton, une de mes violoncellistes préférées.

Mais la question n’est pas « est-il bon ou bonne ? » -ils le sont tous-, mais « qui a brillé le plus cette année ? ». Surtout que cette année 2020 se résume en six mois de concerts, trois mois de confinement et le reste en concerts virtuels, ou en pas de concert du tout. La question en 2020 serait-elle : « qui a le plus occupé les réseaux sociaux ? »  Réponse toute trouvée : Renaud Capuçon… qui finalement n’aura eu que deux Victoires dans sa vie ! La question est-elle encore « qui a réussi à se débrouiller suffisamment pour faire quand même des concerts en 2020 ?”. Et là, on aimerait voter pour le Quatuor Modigliani qui a même créé un festival dans ces circonstances folles. Mais les quatuors à cordes, comme les ensembles et les chefs d’orchestre, ne sont plus listés aux Victoires….

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Rien que pour brouiller les pistes, je pars de la fin… Je dois vous avouer (et ça m’hallucine) : il y a des noms que je ne connais pas. Mes excuses à Victor Villena (bandonéon) ou encore David Walter (hautbois). Je fais une pré-sélection. J’ai mes chouchous bien sûr (vous les connaissez pour les voir dans ces pages) mais bon, il faut trouver celui ou celle qui aura vraiment marqué l’année. Il y a tous les âges et tous les instruments : on croise les Pidoux père et fils ou encore plein de théorbistes cette année ! Il y a ceux qui ont brillé pendant le confinement comme Geneviève Laurenceau et Thibault Cauvin, deux artistes ayant mobilisé les internautes ou commandé des pièces à des compositeurs. Ou plus traditionnellement, il y a ceux qui ont fait des disques qu’on a adorés mais alors… ne faut-il pas mieux réserver ce vote pour la catégorie « enregistrement de l’année » ? Tiens, Bertrand Chamayou ! Tiens, Renaud Capuçon !

Les sœurs Berthollet sont pour la première fois dans ce panel. Je ne crois pas les avoir vues avant. Médiatiquement, ce sont des stars mais d’un point de vue musical, comment les mettre au même niveau queStéphanie Marie-Degand, Ophélie Gaillard, Edgar Moreau, Tedi Papavrami ou Jean-Guihen Queyras ? Je sais, ça fait mal… Mais je veux aussi penser aux jeunes car Jean Philippe Collard n’a pas besoin d’une Victoire pour être admiré et programmé, ni même Christophe Rousset.

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Pour l’artiste lyrique, j’ai déjà ma petite idée. Résolument féministe, je pense à Chloé Briot, qui a eu le courage de briser l’omerta des violences sexuelles dans le milieu de l’opéra, mais surtout parce que je l’ai trouvée géniale dans Pinocchio. Elle entre direct dans ma liste. On pourrait aussi réparer des oublis : « Comment est ce possible que Florian Sempey n’ai jamais eu de prix ? » D’habitude j’ai un ou deux artistes qui m’ont marquée, qui ont crevé la scène lors d’une production récente. Mais bon, comment vous dire : en 2020 j’ai vu trois opéras en neuf mois…

Pour les jeunes chanteurs c’est très dur. J’en connais certains depuis quelques années, pour les avoir entendus lors de concours, comme Marie-Andrée Bouchard-Lesieur ou parce qu’on m’en parle depuis longtemps, comme Marie-Laure Garnier. Et pour ceux qui me sont totalement inconnus, direction YouTube… On regarde le talent musicale comme la prestance, la capacité à toucher comme le choix du répertoire. Allez, c’est bon. Les jeux sont faits.  

7 décembre : au deuxième tour, on choisit

Dernier jour pour voter pour le deuxième tour. La présélection a été faite : les Victoires ont retenu les huit premiers artistes en nombre de voix dans chaque catégorie. Je sais donc quels artistes mes collègues de l’Académie ont largement écartés. Je découvre aussi les compositeurs et compositrices en lice : le tout-venant des votants n’intervient dans cette catégorie qu’au deuxième tour. Ce n’est pas plus mal : rares sont les professionnel.les qui ont l’opportunité d’entendre les créations faites toute l’année dans notre pays. 11 noms sont en lice à ce deuxième tour dont Benjamin Attahir, Oscar Strasnoy, Betsy Jolas, Brice Pauset ou encore Benoît Menut. Ce dernier m’ayant quasiment insultée sur les réseaux sociaux (il s’est excusé depuis), je dois m’armer de magnanimité pour ne juger que sur la musique.

Le premier tour est le moment des coups de cœur ; à présent, la bataille est plus serrée. Les labels veulent tous avoir au moins un de leurs poulains vainqueur. Il arrive que des petits labels raflent la mise – on se souvient de la Dolce Volta en 2013. Mais, bien souvent, la compétition se passe entre Warner-Erato, Deutsche Grammophon et Sony, auxquels on ajoute Alpha Classics et Harmonia Mundi, les « baroqueux » (même s’ils ne font pas que cela bien sûr). Deux outsiders cette année : Evidence Classics avec le disque Le concert idéal de Marianne Pikety, et le label Nomad Music représenté par Les sonates de Bach de Stéphanie Marin Degand et Violaine Cochard.

Talent musical ou médiatique ?

Je vous vois venir : “une féministe comme elle est, elle va choisir Nomad, un label créé par deux femmes, et son CD qui met à l’honneur deux femmes”. Avouons-le : c’est tentant d’autant que la musique est superbe.  On craquerait bien aussi pour le Debussy-Rameau du pianiste Vikingur Olaffson, dont on pense le plus grand bien. Et les autres ont déjà été salués ici : Magic Mozart, Labyrinth de Khatia Buniatishvili, les Motets de Bach de Pygmalion, les mélodies de Véronique Gens, le Concerto d’Aranjuez par Thibault Garcia. L’intégrale des quatuors de Beethoven, Beethoven, around the world, du Quatuor Ébène aussi est une splendeur. Ah tiens, il y en a un que je ne connais pas : la 8e symphonie de Chostakovitch par l’Orchestre du Capitole de Toulouse (déjà sélectionné dans le Concerto d’Aranjuez). Je m’en vais donc vite écouter quelques pistes du disque toulousain. Aie : tout est bon dans ces cochons ! Comment faire ?

Option 1. On élimine ceux qui n’ont pas besoin d’une Victoire pour que leur talent soit (re)connu. Disons au revoir dans ce cas au Magic Mozart car Laurence Equilbey croule sous les hommages de même que les jeunes qu’elle fait chanter. Adieu aussi à ma déesse Véronique Gens que j’adore dans les mélodies françaises mais elle est magnifiquement accompagnée par l’ensemble I Giardini qui mériterait une Victoire…

Option 2. On sélectionne les médiatiques. Cela vous choque ? Voici mon calcul. Les Victoires sont comme un concours. Du jour au lendemain, l’artiste vainqueur sera sous les feux des projecteurs, invité bien plus fréquemment qu’avant le trophée… Je suis journaliste, je juge aussi le côté « bon client » : un artiste qui saura profiter de l’espace médiatique pour défendre la cause de la musique classique auprès du très grand public. Les tractations commencent : L’heure bleue de Marianne Piketty est-il trop le choix de connaisseurs ? Si oui alors Magic Mozart ? Pygmalion/Pichon connaissent bien la chanson. Et Katia n’en parlons pas ! Je veux bien voter pour elle mais à la seule condition qu’elle joue le 24 février en direct sur la télévision publique une piste de son dernier album : 4 : 33 de Cage. (il s’agit en fait de jouer quatre minutes et trente-trois secondes de silence). Allez : je rigole !

Au final : qui est en lice ? Retrouvez toute la liste ici

Vous voulez savoir : quasiment aucun des artistes pour lesquels j’ai voté ne sont dans cette liste. Je vais peut-être créer un média pour pouvoir leur décerner mes récompenses : qu’en dites-vous ? 😉

Séverine Garnier dans les coulisses de l’auditorium de Bordeaux, en 2013 pour ses premières Victoires de la musique classique (et le trophée piqué, le temps de la photo, à l’Orchestre National Bordeaux Aquitaine ). D.R.