© Vincent Pontet/ Opéra national de Paris

Aïda de Verdi : une ode au paradoxe

OPERA – Dans sa mise en scène d’Aïda, Lotte de Beer a réussi le pari de revisiter la célèbre œuvre de Verdi avec une approche féministe mais où Aïda (Sondra Radvanovsky) semble s’effacer face à sa rivale Amnéris (Ksenia Dudnikova). Elles réussissent néanmoins à se faire face durant trois heures, grâce à un extraordinaire panache. Une fresque saisissante, sur fond de guerre, s’offre aux spectateurs.

Cela est presque devenu une habitude : regarder des spectacles depuis son canapé.  Le 18 février, l’opéra Bastille a accueilli la nouvelle mise en scène d’Aïda, de Verdi, par la Néerlandaise Lotte de Beer. Le fait de ne pas se trouver dans la salle n’en est pas pour autant une frustration tant Aïda prend les téléspectateurs dès les premières minutes. La captation est d’une belle qualité et nous pouvons ainsi découvrir les expressions des artistes comme s’ils étaient au plus près de nous.

© Vincent Pontet / Opéra national de Paris

Question d’identité

La passion qui unit Aïda et Radamès est, dès le départ, condamnée à la sentence suprême. L’esclave éthiopienne et le soldat égyptien demeurent les représentants d’un récit digne des plus grandes tragédies grecques. La scène d’ouverture interroge : Radamès (Jonas Kaufmann) parle au double d’Aïda, qui apparaît sous la forme d’une statue, tenue par trois protagonistes… masqués bien évidemment. Cette duplicité la suivra tout au long de l’opéra et pose la question de la représentativité dans les arts vivants. Après de nombreuses polémiques quant à l’utilisation du blackface, Lotte de Beer a choisi ce subterfuge afin qu’Aïda existe mais de manière étrange et éclipsée. Il aurait mieux valu que Sondra Radvanovsky soit sur le devant la scène, telle qu’elle est, pour profiter pleinement de l’interprétation et de la qualité vocale.

La marionnette désarticulée remplace l’Aïda faite de chair et d’os. Lorsque cette dernière apparaît, toute de noir vêtue, l’héroïne devient presque invisible. Tous ces éléments s’avèrent déstabilisants pour suivre le parcours de l’amante de Radamès, connue pour être un personnage féministe. Le paradoxe demeure.

© Vincent Pontet / Opéra national de Paris
Une mise en scène muséale

Les scènes se succèdent et ressemblent toutes à de grands tableaux. L’une des plus marquantes est celle dans laquelle Amnéris fomente le projet de faire avouer à Aïda son amour pour Radamès. Habillée de blanc et entourée de jeunes femmes ressemblant à des nymphes, le spectateur a l’impression de se promener dans les allées d’un musée, à la seule différence que les œuvres disposées devant ses yeux sont en perpétuel mouvement.

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Quand l’Egypte gagne la guerre contre l’Ethiopie, Lotte de Beer a là aussi décidé de créer une autre scène phare. Tous les combattants des conflits passés entrent en scène : de Napoléon aux Poilus en passant par les Américains lors de la Seconde Guerre mondiale. Les vainqueurs se réunissent sans jamais se croiser mais ils sont tous présents pour montrer leur force face à l’universalité du sujet.

Des voix à l’unisson

Le quatuor formé par Sondra Radvanovsky, Ksenia Dudnikova, Jonas Kaufmann et Ludovic Tézier (Amonasro, père d’Aïda) atteint l’apothéose. Accompagnés par l’Orchestre national de l’Opéra de Paris dirigé par Michele Mariotti, ils incarnent leurs rôles en respectant le livret tout en apportant une certaine modernité aux personnages.

Aïda est aux antipodes d’Amnéris. Alors que la première est vêtue sommairement, la seconde se montre sous son meilleur jour : une femme du monde, digne d’être aimée et ce malgré sa vénalité. Les deux rivales aiment le même homme, élément central qui causera leurs pertes morale ou physique. Amnéris, grande perdante de l’amour, est celle qui occupe paradoxalement une place prépondérante. L’ire provoquée par Aïda la rend parfois comique malgré elle. Le duo Amnéris/Aïda est d’une puissance incroyable et efface légèrement Radamès.

Lorsque ce dernier est jugé par les prêtres, Amnéris ne peut se résoudre à le laisser mourir. L’instant fatal arrive et seul l’amour entre Aïda et Radamès peut être vécu, même emmuré et entouré de la réalité d’une guerre sans merci. L’opéra monumental de Verdi garde ses lettres de noblesse.

Aïda de Verdi, Telmondis, Opéra de Paris, 2021 (3h). Disponible sur Arte Concert jusqu’au 20 août 2021.