Lili Boulanger (1893-1918), ou les mystères de la création musicale

COMPOSITRICE – Musicienne exceptionnelle, Lili Boulanger est un parfait exemple d’invisibilisation des femmes dans le monde de l’art et de la culture. Portrait d’un astre musical.

La carrière fulgurante de Lili Boulanger (1893-1918), qui fut emportée à l’âge de 24 ans, n’est pas sans rappeler celle d’un autre génie, Arthur Rimbaud (1854-1891), qui abandonna la poésie à 19 ans. Pourtant, alors que Rimbaud est célébré dans le monde entier, Lili Boulanger reste encore peu connue du grand public.

Un paradoxe qu’a ainsi résumé le grand chef d’orchestre Igor Markevitch, élève de Nadia Boulanger (1887-1979) : « En tant qu’ami de la France, je voudrais dire ma surprise que Lili Boulanger ne soit pas considérée pour ce qu’elle est – c’est-à-dire la plus grande des femmes compositeurs de l’histoire de la musique ! Elle était belle, elle mourut à l’âge de 24 ans, et elle écrivit des œuvres remarquables avec une précocité qui fut aussi étonnante que celle d’un Arthur Rimbaud ou d’un Raymond Radiguet… ».

Un entourage musical de haut vol

Marie Juliette Olga Boulanger, dite Lili, a grandi dans une atmosphère musicale, qui a favorisé l’épanouissement de son talent exceptionnel. Entre son père, compositeur, qui avait remporté le prix de Rome, sa mère, princesse russe aux talents de cantatrice, sa sœur ainée, Nadia, qui était elle-même une compositrice talentueuse destinée à devenir une des plus grandes pédagogues du XXe siècle, et les amis compositeurs de la famille comme Gabriel Fauré, toutes les fées de la musique se sont penchées sur le berceau et l’enfance de la petite Lili.

« Un mal mystérieux »

Seulement, Lili souffre depuis l’âge de 2 ans d’un « mal mystérieux », qui la plupart du temps la cloue dans son lit. Atteinte très probablement de la maladie de Crohn, qui était alors inconnue, elle se sait condamnée à une vie très brève, et y puise une énergie et une détermination hors du commun. Du fait de sa constitution fragile, Lili ne peut aller au conservatoire comme Nadia, qui y est entrée à l’âge de 9 ans et qu’elle accompagne parfois pour suivre ses leçons.

Une éducation musicale peu classique

Conscient de son talent prodigieux, son père s’assure qu’elle reçoit une éducation musicale exemplaire : elle étudie la fugue et le contrepoint avec Georges Caussade, le piano avec Hélène Chaumont ainsi que Gabriel Fauré, fasciné par ses dons musicaux. Elle étudie également le violon, le violoncelle et la harpe, avec Alphonse Hasselmans, professeur au Conservatoire de Paris, ainsi que l’orgue avec Louis Vierne, organiste à la cathédrale Notre-Dame de Paris.

Elle reçoit également des leçons de Nadia, qui sera plus tard une pédagogue d’autant plus exigeante et impitoyable avec ses élèves que sa petite sœur avait été une surdouée à qui tout venait facilement. Forte de cet enseignement, Lili Boulanger commence à composer très jeune. Malheureusement, en dehors de la Valse en mi majeur (1906) ses œuvres de prime jeunesse ont été détruites.

Nadia, cheffe de famille

En 1906, le décès d’Ernest Boulanger impose le rôle de cheffe de famille à Nadia Boulanger. Dans un premier temps, elle essaye de se faire un nom comme compositrice en concourant pour le très prestigieux prix de Rome de musique, naguère remporté par Berlioz, Bizet, Debussy et leur père. Elle échoue trois fois à le remporter, mais arrive tout de même à se hisser à la seconde place du concours. Nadia finit par se convaincre qu’elle n’a aucune chance, que le plafond de verre est inébranlable et abandonne son rêve d’être la première femme à gagner le grand prix et se consacre finalement à une carrière dans l’enseignement.

Le prix de Rome en 1913

En 1909, Lili reprend le flambeau et part à la conquête d’un jury très misogyne, bien déterminée à prouver que les femmes ont toute leur place dans le milieu très masculin de la vie musicale française. Elle concourt une première fois en 1912, mais doit se retirer de la compétition à cause de sa maladie. En 1913, elle remporte le premier grand prix de Rome, ex æquo avec Claude Delvincourt (1888-1954). Tout juste âgée de 20 ans, trois ans après avoir commencé à étudier la composition au Conservatoire de Paris, elle réalise l’exploit de remporter ce prix jusque là réservé aux hommes, avec 31 voix sur 36.

Pour parvenir à cela, elle a une stratégie : elle adopte une attitude très professionnelle, d’une grande humilité, une attitude « modeste et simple » décrite par un des observateurs de l’époque, le critique musical Émile Vuillermoz : « [L]a jeune fille, qui avait droit à toutes les impatiences et à toutes les nervosités, fit apprécier le plus parfait sang-froid. Son maintien modeste et simple, ses yeux baissés sur la partition, son immobilité pendant l’exécution, son abandon absolu à la volonté de ses excellents interprètes à qui elle ne se permit pas une seule fois de battre la mesure ou d’indiquer une nuance, tout contribua à servir sa cause d’ailleurs excellemment défendue, et à faire remarquer la puérilité masculine. »

« Mlle Lili Boulanger. Croquis dessiné par M. Dagnan-Bouveret, de l’Institut, pendant que la jeune et remarquable artiste dirigeait l’exécution de sa cantate devant les membres de l’Académie des Beaux-Arts » (Musica, no 131, p. 153).

La musicologue Briony Cox-Williams démontre, dans un article de 2014, la stratégie musicale subtile et brillante adoptée par Lili Boulanger pour convaincre le jury du prix de Rome : dans sa cantate Faust et Hélène, elle choisit d’opter pour une forme d’ « androgynie de la vocalité », marquée par une différence de timbre et de tessiture assez limitée entre l’ « aigu adouci » du rôle de Faust, chanté par un ténor, et le « grave suppliant » du rôle d’Hélène, chanté par une mezzo-soprano. Et lors du concours, où elle doit diriger son œuvre, elle reste froide et impassible, se dissociant de la passion exacerbée de sa cantate, afin d’effacer sa féminité de l’esprit du jury.

Une voix musicale d’une singulière puissance

Le pianiste Émile Naoumoff, élève de « Mademoiselle », surnom donné à Nadia Boulanger par ses élèves, décrit la musique de Lili comme « incroyablement mystérieusement belle ». Une inspiration unique anime la musique de Lili Boulanger, mélange unique de spiritualité, d’amour de la nature et de conscience de la mort.

Quand, en 1916, son médecin lui annonce qu’il ne lui reste que deux années à vivre, Lili Boulanger ne se résigne pas. Elle met toutes ses forces et son énergie dans l’écriture afin de pouvoir achever une œuvre digne des plus grands compositeurs. Les trois grands psaumes qu’elle compose entre 1916 et 1917 : le Psaume 24 La terre appartient à l’Éternel (1916), pour ténor solo, chœur, cuivres, harpe, timbales et orgue, le Psaume 129 Ils m’ont aussi opprimé dès ma jeunesse (1916), pour chœur et orchestre et le Psaume 130 Du fond de l’abîme (1917) pour mezzo-soprano, ténor, chœur et orchestre démontrent toute la vitalité, la puissance singulière et l’audace harmonique de l’écriture musicale de Lili Boulanger. Sa musique présente également un alliage rare d’âpreté, voire de brutalité, et de délicatesse, ainsi qu’une inspiration mystique, qui n’est pas sans rappeler l’écriture d’un autre génie musical, emporté bien trop tôt, Alexandre Scriabine (1872-1915).

La soif spirituelle de Lili Boulanger l’amène à dépasser les frontières de la tradition chrétienne dans sa recherche d’inspiration mystique, comme le montre la Vieille Prière bouddhique (1917) pour ténor, chœur et orchestre, sous-titrée « prière quotidienne pour tout l’univers », composée sur un texte bouddhiste.

De nombreuses personnes aiment voir dans la musique de Lili Boulanger une musique délicate et colorée influencée par Fauré et Debussy. C’est en partie vrai, par exemple quand on écoute Hymne au soleil (1912), la cantate Faust et Hélène (1913), ou le cycle de mélodies Clairières dans le ciel (1913-1914). Mais il suffit d’écouter ses psaumes, ainsi le diptyque que D’un Soir triste et D’un Matin de printemps (1918) pour y entendre une musique en phase avec la brutalité de son époque et de son destin tragique, une musique sombre, voire lugubre, dissonante et étrange.

Dans un dernier souffle

Lili Boulanger compose jusqu’à son dernier souffle. Nadia a laissé un beau témoignage sur les dernières années de la vie de sa sœur : « Elle ‘sait’ que désormais le temps lui est mesuré ; elle travaille sans répit, espérant achever sa petite Princesse Madeleine (sur un livret de Maeterlinck). Elle est pleine de sérénité, sans révolte mais non sans mélancolie, elle a encore tant à dire, et pourtant il faut abandonner ses projets, quitter ceux qu’elle aime, allant jusqu’à me dicter le Pie Jesu sur son lit de mort le 15 mars 1918. Sa foi et son courage l’ont soutenue jusqu’au bout de son épreuve. »

Composé pour soprano, quatuor à cordes, harpe et orgue, Pie Jesu est un motet (une œuvre vocale sacrée NDLR), d’une grande épure musicale. Cette œuvre funèbre est un adieu poignant et fantomatique à la vie, qui nous transporte en quelques minutes d’une résignation teintée de désespoir à une acceptation apaisée de la mort. Ce qui est saisissant dans Pie Jesu et n’a pas fini de vous hanter après l’avoir entendu, c’est l’impression d’entendre la voix même de la mort.

2018 aurait dû être l’année Lili Boulanger, mais elle a été éclipsée par le centenaire de la mort de Debussy, décédé quelques jours après elle, et celui de la naissance de Léonard Bernstein, qui fut un des nombreux admirateurs de sa sœur, qu’il surnommait « la Reine de la musique ». Espérons qu’en 2118 la société aura assez évolué pour rendre justice à la puissance musicale de Lili Boulanger en célébrant largement le bicentenaire de sa disparition.

En attendant, Le Centre international Nadia et Lili Boulanger s’active pour faire perdurer la mémoire des deux sœurs.