La culture en lutte à l’Opéra de Bordeaux, occupé

Article modifié le 18 mars à 18h45

REPORTAGE – Depuis le 15 mars, une trentaine d’intermittents du spectacle occupait le Grand Théâtre de Bordeaux. Gonflé ce jeudi 18 mars après-midi par d’autres manifestants, le mouvement a pris de l’ampleur au point de déborder la direction et le personnel du théâtre. Selon nos informations, Olivier Lombardie, administrateur du Théâtre, a dû faire évacuer le personnel. Les syndicats d’artistes présents les premiers jours se sont retirés du mouvement.

Sous un beau soleil printanier, la place de la Comédie de Bordeaux a des airs de révolte. Des banderoles ont été apposées entre les colonnes du parvis : « convergence des luttes », « opéra occupé »… Des slogans pour alerter sur le ras-le-bol des artistes alors qu’aucune date de réouverture des théâtres n’est pour l’instant prévue par l’exécutif. Les artistes girondins suivent le mouvement commencé début mars à l’Odéon (Paris), qui s’est ensuite étendu dans plusieurs villes françaises dans les théâtres et une poignée d’opéras. Les professionnels demandent la réouverture des lieux de culture et des aides pérennes pour que leur corps de métier survive à la crise.

Les promesses tenues par la ministre de la Culture Roselyne Bachelot – 20 millions d’euros supplémentaires pour le secteur – n’ont pas convaincu les artistes et les techniciens, dont certains ne travaillent plus depuis un an. Après la cérémonie des César où ils ont été nombreux à interpeller la ministre, la locataire de la rue de Valois, revenant ainsi sur une cérémonie très politisée et contestée au micro de RTL le 12 mars, s’est dite navrée « de voir les artistes piétiner leur outil de travail ». En réponse, syndicats, intermittents et étudiants ont organisé l’occupation de lieux culturels dont les opéras de Nantes, Lyon, Tours, Rennes et Bordeaux, le 15 mars.

Des intermittents combatifs

Le comédien Félix Lefebvre fait partie des occupants du hall de l’opéra, que la mairie a accepté d’ouvrir. « Nous n’avons pas accès à toutes les salles. Certaines sont réquisitionnées pour les répétitions de l’orchestre et du chœur », explique-t-il. « C’est un joyeux bordel. Je suis arrivé lundi et la fatigue se fait déjà un peu sentir. Il faut aussi penser à toute l’organisation comme la cuisine ou le couchage. »

Le comédien Félix Lefebvre lors d’une intervention au Théâtre National Bordeaux Aquitaine (Tnba)

La principale volonté des personnes présentes est d’unir leurs forces en soutien aux professionnels précarisés par la pandémie : « il n’y aura pas de retour au monde d’avant. Cela fait longtemps que le système de production ne fonctionne plus », ajoute Félix Lefebvre. Il ajoute : « On s’inscrit dans la continuité d’autres mouvements contestataires, comme les gilets jaunes ou la lutte contre la loi sécurité globale. »

Une mairie « solidaire et confiante »

Occupé vingt-quatre heures sur vingt-quatre, le Grand Théâtre, inauguré en 1780, est devenu un lieu de discussions et chaque jour connaît un programme bien précis : ateliers et commissions tous les matins avant une assemblée générale devant le bâtiment. Dimitri Boutleux, président de l’Opéra et adjoint auprès du maire de Bordeaux chargé de la création et des expressions culturelles, « fait confiance » aux manifestants pour gérer cette occupation avec bon sens et se dit « solidaire ».

Pierre Hurmic, le maire « vert » de la ville, a tenté à plusieurs reprise de faire changer les règles de fermeture des lieux culturels dans sa ville où la tension dans les services de réanimation est actuellement inférieure à 50% (il est autour de 80% pour la France).

… mais une ambiance tendue

Plutôt apaisée les premiers jours, l’ambiance à l’intérieur du bâtiment connait des hauts et des bas. Selon nos sources, les manifestants auraient tenté jeudi 18 mars d’entrer dans la grande salle du Grand-Théâtre, contrairement à ce qui avait été négocié avec la direction de l’opéra.

Des commerçants, des chômeurs et des intérimaires se sont joints au mouvement pour dénoncer la politique globale du gouvernement et témoigner de leur sentiment d’abandon alors que la crise de la Covid-19 a rendu les précaires encore plus vulnérables. « Cela dépasse complètement les frontières du théâtre, conclut Félix Lefebvre.